La Chair et le Sang

Rétrospective Paul Verhoeven

Jennifer Jason Leigh et Rutger Hauer. ©D. R.

Mal connu et peu commenté, La Chair et le Sang est un pivot dans l’œuvre de Paul Verhoeven. Les Pays-Bas, où il a réalisé ses premiers films, ne lui permettaient plus de satisfaire ses ambitions de metteur en scène, contrairement aux Etats-Unis qui s’apprêtaient à l’accueillir. Ce film malade du milieu des années 1980 est une transition entre ces deux moments : il vise l’ampleur d’une grande fresque historique située en Europe, issu d’une production américaine, réalisé avec une équipe technique internationale et tourné en Espagne, tandis que sa distribution fait le pont entre les deux continents (Jennifer Jason Leigh et Rutger Hauer sont les protagonistes).

En 1501, un seigneur avide de richesses s’entoure d’un groupe de mercenaires pour s’emparer d’un village dont il a jadis été le chef. Au lieu de récompenser ceux qui l’ont aidé, il les chasse violemment hors de son enceinte une fois la tâche accomplie. Bien mal lui en a pris : les pillards se vengent en massacrant son convoi quelques jours plus tard. Ils kidnappent Agnes, promise au fils du seigneur, par une inadvertance à laquelle ils s’accommodent bien vite.

Le film d’action médiéval est un genre en soi, et Paul Verhoeven se l’approprie avec une liberté qui défie la censure. Viols, meurtres, acharnement, humiliation, traîtrise, tout est permis dans cette boucherie continuelle où défilent et s’exhibent des personnages grimaçants, dégoulinants de laideur à l’extérieur comme à l’intérieur. Il orchestre un trop-plein de plaies ouvertes auquel, comme si cela ne suffisait pas, la peste bubonique se mêle… Le chevaleresque et l’héroïsme sont détériorés par la peinture des pires bassesses, qui se répandent aussi vite que la maladie, dans une esthétique poussée de la surenchère. Si nous avons récemment comparé les mutants de Total Recall aux monstres peints par Jérôme Bosch, La Chair et le Sang apparaît comme le plus « boschien » des films de Verhoeven, donnant véritablement l’impression de voir l’un de ses tableaux en mouvement.

Dans ce monde désordonné, aucune confiance n’est possible. Seule existe la loi du talion et il n’y a pas de message chrétien – la résolution sur laquelle se clôt le film est bien trop simpliste pour être prise au sérieux. Agnes, la fille du seigneur kidnappée, ne fait que retourner la veste de ses sentiments. Juvénile et sans expérience, elle comprend assez vite comment tirer son épingle du jeu auprès des hommes, bien qu’elle développe un syndrome de Stockholm, assez peu crédible, en étant attirée par celui qui la séquestre. Martin, le chef des mercenaires, adopte aussi une apparence trompeuse. Alors qu’il pouvait laisser envisager un peu de compréhension, il se révèle encore plus ignoble que ses camarades. Paul Verhoeven travaillait pour la cinquième et dernière fois au cinéma avec Rutger Hauer, obligé d’honorer un contrat dont il aurait bien aimé se défaire pour ne pas interpréter un anti-héros aussi odieux – cette dernière collaboration annonce d’autant plus l’éloignement du cinéaste des accroches de son pays natal.

Le film a pu être perçu comme l’ancêtre de Game of Thrones (2011-2019), mais il se rapproche également de la fantaisie grotesque du Terry Gilliam de Jabberwocky (1977), pour sa trivialité et son esprit ludique. L’organique (la chair et le sang, mais pas seulement) se mêle à des installations mécaniques (poulies et cheval de Troie), sur un rythme effréné et carnavalesque. C’est un spectacle pyrotechnique et excessif devant lequel on ne parvient plus à faire la différence entre des personnages en roue libre et des êtres plongés dans le réalisme le plus cru. 

Au-delà l’outrance de cette mise en scène déréglée d’un monde médiéval qui l’est tout autant, c’est la peinture d’un système régi par aucune valeur qui semble intéresser Paul Verhoeven, jusqu’à conduire son récit. Les hommes se fourvoient lorsqu’ils cherchent une direction, et le rôle de la religion est significatif à cet égard. Les mercenaires, qui fonctionnent en groupe tout en ne montrant aucune cohésion, décident des directions qu’ils prennent à cause du hasard : lorsque la statue de Saint Martin qu’ils transportent bouge à cause d’une secousse, et que le doigt tendu de celle-ci se dirige fortuitement vers un point donné, ils décident de le suivre. Ces déplacements sont seulement guidés par une dévotion absurde, qui fait rimer croyance avec aveuglement. Quand la raison abdique face à la superstition : voilà une mise en garde qui parlera à toutes les champs de la science.

La Chair et le Sang / De Paul Verhoeven / Avec Rutger Hauer, Jennifer Jason Leigh, Tom Burlinson, Jack Thompson / Espagne – Pays-Bas – Etats-Unis / 2h08 / 1985.

Une réflexion sur « La Chair et le Sang »

  1. Très belle chronique sur ce film que je n’ai pas revu depuis fort longtemps. C’est effectivement la dernière collaboration entre Verhoeven et Hauer, qui ne fut pas des plus simples à en croire le réalisateur qui se plaignait du manque de volonté de son acteur. Celui-ci venait de faire Blade Runner et aspirait en effet à des rôles plus positifs. Il reprochera d’ailleurs longtemps à Verhoeven de lui avoir sabré sa carriere à Hollywood.

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