Prayers for the Stolen

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Issue du genre documentaire, Tatiana Huezo signe avec Prayers for the Stolen (Noche de Fuego, pour qui préférera l’espagnol) sa première incursion dans la fiction, un genre qui déjà lui sourit puisque le film fut distingué par une mention spéciale à Cannes l’an dernier, dans la section Un Certain Regard. Une moindre récompense pour une œuvre marquante qui fut l’un des chocs discrets de cette édition.

Dans un village reculé sur les hauteurs du Mexique, les habitants subissent la tyrannie d’un cartel qu’une police corrompue laisse dans l’impunité. Extorquées, les familles sans le sou se voient enlever leurs filles. Sous cet empire de la violence, la petite Ana et ses amies Maria et Paula s’adonnent à vivre, et à grandir. L’ouverture du film insinue d’emblée la menace qui surplombe la vie des villageois, et surtout celle des femmes : aux prémices du soir, Ana et sa mère Rita creusent un trou dans lequel la jeune fille est sommée de s’allonger. Respirations haletantes, évocation funèbre, caméra portée, proche des corps et des matières, tous ces aspects concourent à rendre sensible un climat mortifère et d’angoisse quotidienne. Car chaque foyer a sa fosse dissimulée, où les jeunes filles doivent se blottir au cas où l’on viendrait les chercher.

L’originalité de Prayers of the Stolen tient d’abord à son point de vue narratif. Fait rare au cinéma, les crimes et l’emprise des cartels ne sont pas traités sous le prisme du genre policier ni du thriller, mais sous un angle plus intime, anti-spectaculaire, voire même de l’inaction. C’est elle qui régit les adultes, silencieux et résignés face au joug des trafiquants dont les valeurs apparaissent étroitement liées aux lois phalliques d’une masculinité funeste. En un plan mémorable, Huezo exprime la solitude des femmes causée par une faillite des hommes : À flanc de colline, celles-ci s’échinent à capter le réseau téléphonique pour appeler leurs époux, partis travailler en ville. Cerné par la brume, l’espace du village paraît circonscrit. Il est comme une prison pour les femmes et leurs filles.

Le regard d’Ana creuse ainsi ce point de vue singulier. D’abord enfant puis adolescente, elle est à la fois témoin et victime d’une réalité terrifiante et insupportable. L’essentiel du drame que Huezo met en scène, armée d’une maîtrise incontestable du langage cinématographique, réside dans la tension qui oppose un refus de voir, de parler et d’agir, à un désir de regarder, de se confronter à la violence et de s’en affranchir. Cette tension transparaît dans la relation mère-fille, l’un des cœurs du récit, Rita choisissant l’inaction pour protéger sa fille tandis que cette dernière n’aspire qu’à sortir de la terreur.

C’est là que le métrage révèle sa profondeur. Il ne se contente pas de documenter via la fiction la corruption qui gangrène le Mexique jusque dans ses campagnes ; il livre également un récit bouleversant du passage ardu et cruel vers l’âge adulte, ainsi que celui de la lutte universelle, empreinte d’amour et de respect, entre une mère et sa fille. Mais ce qui saisit le spectateur sans jamais le lâcher, c’est la sensation d’un danger constant, situé dans un hors-champ écrasant. Le geste de Huezo est précis, toujours percutant. Alors quand la scène redoutée survient, une angoisse viscérale nous tenaille. Un espoir luit pourtant dans la nuit embrasée, incarné par Ana. L’espoir d’une victoire de l’harmonie sur le chaos.

Prayers for the Stolen (Noche de Fuego) / De Tatiana Huezo / Ana Cristina Ordóñez González, Marya Membreño, Mayra Batalla, Norma Pablo / Mexique / 1h50 / Sortie sur Mubi le 29 avril 2022.

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