Interdit aux chiens et aux Italiens

Actuellement au cinéma

© Gebeka Films

Alain Ughetto a hérité de son grand-père des mains faites pour construire. C’est sur elles que le film s’ouvre, alors qu’elles s’affairent autour d’une table, assemblent des collines vertes, y placent une maison, fabriquent une marionnette, la font voyager dans un petit wagon. Interdit aux chiens et aux Italiens se donne immédiatement pour ce qu’il est : une histoire de famille, un hommage à l’artisanat, un dialogue constant entre le créateur et la création.

Tout part d’Ugheterra, ce petit village du Piémont perdu entre les pierres, où le clocher de l’église émerge à peine d’une vallée de nuages en coton et où les sorcières se cachent dans les forêts de brocolis. Ici, la vie est rude et l’hiver encore plus, surtout pour la famille Ughetto qui a une vache à ressorts qui ne se laisse pas traire et une pomme de terre pour cinq. C’est Luigi que l’on suit, le grand-père bâtisseur au chapeau à longs bords et à la grosse moustache. Accompagné de ses frères et sœurs, il part travailler en France, va faire la guerre quand il y est obligé, mais il revient toujours, parfois avec une femme et des enfants, et parfois pour découvrir de nouveaux cercueils dans le cimetière familial. Le XXe siècle défile, une fresque historique immense qui s’incarne dans des décors minuscules – des murs de sucre, des maisons de pastèque – à la taille de cette petite famille simple, résiliente et surtout pleine de fantaisie.

Car tout tient à la sobriété du film. Quelques rochers en carton-pâte suffisent à créer une explosion qui nous glace jusqu’au sang, et une marguerite soufflée pour la vent jusque dans les cheveux de Cesira à transmettre l’amour d’Alain pour sa grand-mère. Dans ce petit monde de bric et de broc, la poésie surgit de l’absurde des décors, de l’oubli d’un quatrième mur, d’une chaussette à taille humaine reprisée par une marionnette grande comme un pouce. Le factice est assumé tout du long, donné à voir à chaque fois que Cesira discute avec son petit-fils, qui s’insère dans l’espace de vie de sa marionnette uniquement à travers ses mains. Il ne faut qu’un chapeau soufflé par le vent, un espace vide entre deux places, pour signifier une mort, ou une fleur qui franchit une montagne entière pour marquer le début d’une histoire d’amour. La beauté surgit alors de cette simplicité pure, sans artifices, qui laisse aux émotions la place de se déployer.

Cette excentricité des décors et des interactions permet de rendre supportable l’enchaînement des drames – dans un monde sans électricité ni antibiotiques tout menace les fragiles marionnettes. Une chute du haut d’un arbre est aussi dangereuse que les famines, les épidémies, ou même la guerre. Le racisme est montré sans détours, à travers des journaux français vantant la docilité des travailleurs italiens ou des écriteaux interdisant l’entrée des auberges  »aux chiens et aux italiens » ; Ughetto ne cache pas non plus la montée progressive du fascisme dans son petit village, la violence latente qui se révèle alors que la Seconde Guerre mondiale se rapproche, et qui culmine en une tentative de viol. Mais ses personnages se rebellent, se battent, et se sortent de chaque épreuve avec humour et détermination. Joyeux sans être naïf, poétique dans sa fantaisie, Interdit aux chiens et aux Italiens est une épopée historique à taille lilliputienne qui redonne aux plus petits toute leur grandeur.

Interdit aux chiens et aux Italiens / D’Alain Ughetto / Avec Ariane Ascaride, Alain Ughetto / France / 1h10 / Sortie le 25 janvier 2023.

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