Perfect Days

Actuellement au cinéma

© Haut et Court

On le croyait perdu notre poète des paysages, sauvages ou urbains, errant comme ses personnages, égrenant ça et là quelques documentaires oubliables et fictions peu inspirées, pour ne pas dire ratées. On le retrouve au Japon, notre cinéaste itinérant, admirateur d’Ozu dont il avait suivi les traces en 1985, dans son documentaire Tokyo Ga. Avec un art similaire de l’épure, du cadrage et de la durée, Wenders arpente de nouveau la capitale sous un visage inattendu : celui de ses toilettes publiques.

Premières lueurs du jour. Le réveil sonne. Une chambre. Un livre posé au sol. Vue bleutée à la fenêtre, en arrière plan. Hirayama ne tarde pas. Il jette un œil à sa montre, s’extirpe du drap, range son futon, descend se brosser les dents, enfile sa combinaison, ouvre la porte d’entrée, contemple un temps le ciel avant d’acheter un café dans le distributeur du coin, puis de monter dans sa camionnette. Sa tournée quotidienne commence, celle des toilettes de la ville qu’il doit nettoyer. Sur les trajets, il écoute ses cassettes vintage : les Animals, Lou Reed bien sûr, ou encore Patti Smith. Si personne ne remarque Hirayama ou ne daigne le regarder, Hirayama regarde, écoute, capture. S’imprègne de ces jours parfaits en tant qu’ils sont vécus.

Aux côtés de ce personnage typiquement « wendersien », quasi mutique, esthète et solitaire, le spectateur est convié à se balader au rythme des ballades, de jour en jour, de toilettes en toilettes dont l’aspect inédit à nos yeux, aux formes surprenantes, transparentes ou en colimaçon, fait naître par miracle de vagues rêveries, si ce n’est un subreptice sentiment du beau. Celui-ci, Wenders l’érige en souverain bien, fondant un véritable épicurisme esthétique qui situe la joie et la beauté, toutes deux inséparables, dans la satisfaction du plus essentiel, la joie de la présence au monde. Ou comme le dit, amusé, Hirayama à sa nièce : « plus tard, c’est plus tard. Maintenant, c’est maintenant ».

Mais comme toujours chez le cinéaste, ce bonheur n’advient pas sans l’amour du mouvement, lequel est sûrement la source de sa vocation. Un mouvement qui, comme chez Ozu, se saisit et s’éprouve absolument via la fixité du plan : c’est paradoxalement de l’immobilité de la caméra que s’épanouissent, dans le cadre, les frémissements de la vie. Dans l’œuvre de Wenders, le paysage est cette image propice à cet accomplissement. Reflétant et engendrant le personnage (le lecteur se rappellera ici Travis, cherchant le champ de sa naissance dans Paris, Texas), il est ici réduit au minimum, par le format de l’écran et les lieux rencontrés, au diapason de l’humilité d’un homme digne et noble par son désintéressement à l’heure où tout paraît rabaissé à la valeur marchande et des statuts sociaux.

Par son élégance ainsi que son jeu sobre mais intimement habité, Koji Yakusho nous émeut, conquiert tout notre cœur dans ce rôle d’agent d’entretien poète, jusqu’à se frayer une place de choix parmi les visages inoubliables des âmes « wendersiennes », de Rüdiger Vogler à Sam Shepard, en passant par Bruno Ganz et Harry Dean Stanton. Une prestation qui suffit à racheter certains regrettables accents mièvres, et qui vaut bien un prix d’interprétation cannois.

Perfect Days / de Wim Wenders / Avec Koji Yakusho, Min Tanaka, Arisa Nakano / Japon, Allemagne / 2h03 / Festival de Cannes 2023 / Festival Lumière 2023 / Sortie le 29 novembre 2023.

Une réflexion sur « Perfect Days »

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