Hitcher

1986 / Ressortie le 10 avril 2024

© Tamasa Distribution

Passé relativement inaperçu à sa sortie en 1986, Hitcher de Robert Harmon nous revient dans une copie restaurée, permettant d’enfin rétablir cette erreur d’appréciation. Il faut dire que le projet d’origine avait de quoi dérouter. Pensé par son auteur comme un film d’exploitation gore et ultra-violent centré sur la figure d’un autostoppeur psychopathe, le scénario a subi de nombreux remaniements jusqu’à finir amputé de ses scènes les plus explicites. En résulte un thriller assez bancal, littéralement troué, mais c’est justement dans ses manquements, ses absences, que ce film ménage des espaces de liberté particulièrement féconds pour le spectateur.

Les prémisses ont tout d’une série B classique : sur une autoroute qui fend le désert, Jim Halsey prend en auto-stop un dénommé John Ryder, personnage inquiétant qui se révèle vite animé d’un sombre dessein. L’on s’attend alors à voir démarrer un jeu de chat et de la souris sur roues, dont le Duel de Spielberg serait le maître étalon, mais, très vite, le scénario prend une bifurcation inattendue. L’antagoniste s’absente d’une bonne partie de l’intrigue mais continue, hors-champ, à semer la mort sur son chemin et à faire porter le chapeau au jeune conducteur en fuite. Activement recherché par la police, Jim erre à la recherche d’une porte de sortie qui n’existe pas, prisonnier d’une immensité aride magnifiée par l’emploi du cinémascope, craignant à chaque instant de voir resurgir son poursuivant.

Ce déséquilibre entre un héros esseulé et un assassin sporadique a pour effet premier d’installer un tension insoutenable : chacune des apparitions du tueur est retardée, délayée au possible, rendant cette menace flottante, presque spectrale. Deuxième constat : face à la solitude et au désoeuvrement, Jim apparaît lui aussi livide, déprimé, vraisemblablement hanté par un désespoir extérieur à l’intrigue. Il hurle à la mort face au vide, se roule dans la poussière avant de se mettre à rire et diriger son arme contre lui, pour finalement se raviser. Son comportement énigmatique et inquiétant vient rajouter une couche d’opacité au combat qu’il mène contre Ryder, dont l’enjeu revêt une dimension existentielle mystérieuse.

C’est le secret que renferme le film : Jim Halsey et John Ryder sont les deux faces d’une même pièce. S’ils sont inséparables, c’est qu’ils incarnent chacun une attitude possible face au désir qu’ils ressentent l’un pour l’autre – désir hautement répréhensible aux yeux de la société. Moins meurtrier qu’amant enfiévré, Ryder et son regard bleu pénétrant se heurtent à la peur panique de Halsey face à son attirance pour lui. C’est la lame phallique que l’auto-stoppeur presse contre l’entrejambe de son conducteur terrorisé. Plus tard, un crachat de dégoût essuyé de ses lèvres par Ryder avec un plaisir sans équivoque. Autant de contacts physiques ambigus qui participent à établir une tension érotique moite entre les deux hommes.

Du terrain de la violence sans objet (l’assassin est ici une figure du mal absolu qui tue sans raison), le conflit qui les oppose se déplace ainsi vers celui d’une attraction sexuelle irrépressible. Cinq ans avant Point Break de Kathryn Bigelow, Hitcher s’empare du genre avec brio pour mettre en scène des hommes aux prises avec un carcan normatif auquel ils ne peuvent se soustraire. Par le prisme de la violence, Robert Harmon sublime la douleur de ce désir rendu tabou par l’injonction à performer une masculinité virile nécessairement hétérosexuelle, et parvient à l’équilibre prodigieux de la tension et de l’émotion.

Hitcher / de Robert Harmon / avec Rutger Hauer, C. Thomas Howell, Jennifer Jason Leigh / USA / 1 h 37 / 1986 – ressortie le 10 avril 2024

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