
Philippe, vos films sont très souvent autobiographiques mais au sein même de ce cadre, on retrouve des thèmes récurrents ; comme la découverte du désir et du sentiment amoureux à l’adolescence. Pourquoi revenez-vous sans cesse à ces moments ? Qu’essayez-vous de capter, voire de comprendre ?
Philippe Lesage : Effectivement, peut-être que j’essaye de comprendre quelque chose qui m’échappe toujours. Mais j’aime bien avoir un peu de distance par rapport aux moments que je vais mettre en scène. D’ailleurs, dans mon prochain film, les personnages seront plus vieux ; ça monte toujours un peu en âge. Dans Comme le feu, ce qui est différent, c’est qu’ils sont confrontés à des adultes. Dans la jeunesse, ce qui m’interpelle c’est cette idée d’avenir : on arrive plein d’optimisme, d’idéalisme et on vit de grandes émotions pour la première fois, le sentiment amoureux étant peut-être celui qui nous déstabilise le plus. Et, malgré toutes les désillusions, toutes les déceptions, on continue de tendre la main aux adultes mais ils ne nous aident pas, au contraire, ils essayent de nous écraser, de nous punir. Dans mes films, il y a souvent cet ordre patriarcal très oppressant, destructeur pour les plus jeunes. Et j’espère que mes jeunes personnages vont être capables de rester intactes, de vouloir aimer sans chercher à se protéger. Car toutes les petites déceptions on les garde avec nous. On peut alors décider de vivre comme les personnages adultes du film, c’est à dire dans le regret, dans l’insatisfaction ou bien on garde ces déceptions en soi et on essaye d’en faire quelque chose de créatif, de beau, de porteur.
Arieh, est-ce cet élément qui vous a plu dans le cinéma de Philippe et qui vous a donné envie d’en faire partie ?
Arieh Worthalter : C’est un cinéma que je trouvais engageant, un cinéma qui me demande d’aller vers le film. Je me souviens d’une scène à la fin de Genèse, au camp scout. Il y a comme un accordéon de la jeunesse, de l’âge. Ce retour en arrière, je trouvais ça vachement fort. Le scénario de Comme le feu, m’a fait plonger dans un univers, encore un peu différent des films précédents. Dans ce film là, la jeunesse est amenée à prendre des décisions beaucoup plus dans l’immédiat face à aux adultes. Leurs confrontations sont immédiates. Même Jeff est en confrontation avec l’adulte qu’il va peut-être devenir. Et le personnage de Blake m’a bien sûr tout de suite intrigué. Pour lui, je savais qu’il allait falloir plonger dans de sales trucs. Comment est-ce qu’on raconte sans lourdeur certaines choses qui ont pu nous faire mal en grandissant, dans notre éducation ?
Il y a effectivement quelque chose de plus spontané dans le comportement des adolescents, ils se disent les choses au moment où ils les ressentent tandis que les adultes ruminent le passé. Et Blake est l’un des personnages les plus ambigus pour les spectateurs. Avez-vous essayé de le cerner pour l’interpréter ?
A.W. : Si je lis un personnage et que je me dis « je l’ai cerné, j’ai tout compris », c’est que le scénario ne m’intéresse pas. Dans ce cas, il ne nous reste plus rien à faire, pas besoin d’aller au cinéma. Le personnage doit être comme un puit, tu le découvres au fur et à mesure. Les choses importantes, tu les ressens dans le bide avant tout. Le personnage te questionne. Et Blake posait plein de questions sur la masculinité, sur la prise de pouvoir. Je pars volontiers à l’abordage de ce genre de personnages mais je ne le cernerai jamais, et heureusement ! Tout comme on ne se cernera jamais entièrement. C’est là que mon métier m’excite : je vais apprendre des choses sur moi, sur l’autre et sur le vivre ensemble. Ces personnages vont te permettre d’avoir un énorme miroir face à toi. Aussi bien personnellement que collectivement, dans ce qu’on traverse en ce moment, en tant que société. Tu dois prendre chaque chose que tu vois dans ce personnage, te demander comment est-ce que personnellement tu l’as vécue, subie, à quel moment tu l’as peut être véhiculé toi-même. Ce sont de grandes leçons ces personnages là. J’ai de la chance, on me propose souvent des rôles qui vont être comme une psychanalyse !
Philippe, il arrive un moment où ce personnage vous devez lui donner corps, lui trouver une voix. Est-ce qu’il se précise une fois le comédien choisi ?
P.L. : Je pense un peu pareil qu’Arieh : je ne cerne pas complètement tous mes personnages. Surtout que je sais qu’ils vont se transformer au contact du comédien. Lorsqu’un personnage est très bien incarné par un acteur, j’en vois encore moins le fond. J’exorcise quelque chose en abordant ces personnages, mais sans jamais vouloir les juger. Il y a un équilibre très délicat par rapport aux personnages masculins dans le film. Je ne voulais pas les regarder de haut car il n’y a rien que je trouve aussi méprisable que de sentir que le cinéaste se sent plus vertueux ou plus intelligents que ses personnages. Dans Albert et dans Blake, il y a peut-être quelque chose de moi dont j’ai envie de me débarrasser. Ce mythe de l’homme viril, du chasseur. Surtout que je viens d’être papa donc ça me met aussi dans une position où je me pose la question de savoir quel genre de père, quel genre de modèle je veux être envers cet enfant là.
Ce mythe du chasseur dont vous parlez est important car Blake est le seul personnage qui navigue aussi aisément entre l’intérieur de la maison et la nature à l’extérieur. Il est avec tout le monde et partout à la fois…
A.R. : Mais du coup il est nul part ! Il est incapable de rester à un endroit. Il commence quelque chose et dès que ça lui demande trop d’effort, trop d’engagement avec l’autre, il arrête. Il se lasse très vite des trucs. Tout comme il se lasse de la fiction pour le documentaire, d’une femme pour une autre, d’un ami pour un autre. C’est ce qui est touchant chez lui, il ne tient pas en place, mais c’est aussi une des grandes portes de son abus de pouvoir, je pense…

Ce dispositif du plan-séquence fixe le force justement à rester en place. Vous cherchez à pousser vos personnages dans leurs retranchements, Philippe ?
P. L. : Je pense que ça vient de mon passé dans le documentaire. Dans le documentaire, il faut être très patient pour arriver à quelque chose d’authentique car nos personnages sont souvent conscients de la caméra. Mais ensuite, il y a ce moment de révélation. Dans Comme le feu, le dispositif, l’environnement sont les mêmes et je laisse aussi les acteurs très libres. Je veux que ce soit naturel, que les personnages se coupent la parole comme dans la réalité. Le plan-séquence permet aux acteurs de se réapproprier le texte, de surprendre les autres.
Arieh, pour un acteur, ne jamais savoir ce que les autres interprètes vont dire ou faire c’est terrifiant ou grisant ?
A.R. : Mais toi non plus tu ne sais pas jusqu’où tu vas aller ! C’est pour ça que j’adore ça. Enfin, uniquement quand c’est dans le cadre d’une façon de travailler collective parce que si tu fais ça tout seul, non seulement c’est pas chouette mais en plus peut-être que tu fais chier tout le monde. Ça a dû m’arriver quand j’étais plus jeune. Mais quand c’est bien fait, ça amène du danger avant même que tu aies commencé la scène, ça nous met sur le qui-vive.
Cela vous met presque dans la même situation que le spectateur face à ces scènes…
A.R. : Oui mais quand je travaille le spectateur n’existe pas. La temporalité est différente. Parce que travailler pour le spectateur ça voudrait dire faire exister la caméra. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on redevient des enfants quand est acteur, on joue à se faire peur, à avoir des sensations fortes. Et l’improvisation dans tout ça c’est un peu le parc à ballons IKEA !
Il y a une scène où il est véritablement question de jeu mais où, pourtant, les masques tombent et les gens se révèlent. Comment s’est passé le tournage de la scène de danse ?
A.R : Très frustrant pour moi parce que mon personnage ne veut pas montrer sa fragilité et donc ne danse pas tellement…
P.L. : Dans la scène de danse on a ce mélange d’abandon de la part de chacun, ils étaient évidemment libres de danser comme ils voulaient, mais après ça il y a un plan-séquence hyper controlé. Lorsqu’ils commencent à faire la chenille, la mise en scène se met en place. Il faut réussir à varier entre abandon et contrôle. D’ailleurs, je me rends compte que parfois quand j’essaye de trop contrôler ça ne marche pas, on perd toujours quelque chose. Dans cette scène, on a effectivement trouvé un équilibre très réussi.
Propos recueillis par Chloé Caye, le 9 juillet à Paris.