Emmanuelle

Actuellement au cinéma

© Pathé Films

En 1974, Just Jaeckin adapte Emmanuelle, le roman d’Emmanuelle Arsan. Il fait de son héroïne une jeune cruche craquante, qui n’a d’autres désirs que de satisfaire ceux des hommes. Sous couvert de réflexions philosophiques (entre deux scènes de viol, Alain Cuny disserte sur la différence entre sexe et érotisme), le film propose un univers fantasque où tout n’est que fantasme. En 1974, on jouit de tout, avec tout et sur tout. 

Dans une volonté de dépouiller la figure d’Emmanuelle du male gaze de 1974, Audrey Diwan s’empare du roman. Au lieu de conserver l’idée d’une icône sexuelle mais de la filmer différemment, par exemple dans des situations qui évoqueraient des fantasmes à connotation plus féminine (en partant du principe qu’il existe réellement une différence), la cinéaste prend le contrepied total ; comme si un esprit de contradiction puérile avait guidé le projet. Pourquoi faire autrement quand on peut faire l’inverse ? C’est moins fatigant. En 2024, il n’y a donc plus de sexe. Ah bon ?

Emmanuelle ne fait plus tout ce que lui demande son mari mais tout ce que lui demande son boss. La jeune femme est méthodique et scrupuleuse, peut-être trop. D’ailleurs, elle n’arrivera à l’orgasme qu’après avoir démissionné. Contrairement (apparement) aux autres femmes, elle n’arrive pas à jouir dans les toilettes d’un avion blindé, ni même dans le cabanon à côté de la piscine de l’hôtel dans lequel elle travaille, et c’est pour elle un vrai problème. Peut-être pourrions-nous lui suggérer de commencer par un lit. 

L’œuvre qui se veut progressiste va à l’encontre de tout progrès effectué en la matière : d’une part, le plaisir féminin n’est plus aussi énigmatique qu’avant et, de l’autre, il est admis que la sexualité n’est pas forcément nécessaire à l’épanouissement personnel. Dans le film d’Audrey Diwan, Emmanuelle peine à prendre du plaisir lors des rapports sexuels, or c’est sa seule et unique quête. On ne s’intéresse jamais aux causes qui provoquent cette frustration mais simplement au moyen par lequel (ou plutôt par qui) s’en libérer. En somme, il faut trouver une solution à un mal qu’on ne connait pas. Difficile, vous l’imaginez, de s’investir dans une intrigue aussi futile. Pourtant, et c’est peut-être là le plus grand tort de la nouvelle adaptation, cette intrigue est déroulée avec un sérieux imperturbable. Le ton sentencieux des personnages n’a d’égal que la prétention de leurs propos. Et, comme Emmanuelle qui court après le plaisir, on cherche la moindre trace d’humour. En vain.

Pour mener à bien cette quête qui est la sienne, Emmanuelle jette son dévolu sur le seul homme qui ne s’intéresse pas à elle, lui faisant des avances tout le film durant, jusqu’à ce qu’il lui révèle son impuissance. Pas de chance. On ne frémit toujours pas mais on finirait presque par avoir pitié… L’inconnu qui l’attire est un client de l’hôtel mais il ne dort jamais dans sa chambre, impossible, donc, d’en savoir plus sur lui. Le décor de l’hôtel comme puit sans fond de possibilités fantasmées – nous partageons une intimité avec des inconnus mais puisque les chambres sont uniformisées, nous n’avons pas d’histoire, pas de passé et pouvons être qui nous voulons – n’est jamais exploité. Il eut été intéressant d’explorer l’anonymat comme source d’excitation mais Emmanuelle, au contraire, s’entête à en apprendre plus sur cet homme dont le peu de charme réside justement dans le mystère qu’il entretient. Voilà donc le potentiel sexuel de l’hôtel réduit à néant. Il devient un simple arrière plan de luxe, lisse. Accoutrée de ses plus belles tenues de soirée, Emmanuelle croise dans le lobby ce brun ténébreux et lui demande une cigarette. Ils échangent quelques inepties sur le désir. Fin de la publicité. Mais publicité pour quoi ? On ne sait pas bien. Le consumérisme serait-il le nouveau fantasme à la mode ?

On ose espérer que si le male gaze s’adressait aux spectateurs masculins – je me projette à la place du personnage, avec cette femme que je n’aurai jamais – le female gaze d’Audrey Diwan n’a pas pour but de toucher les spectatrices : je me projette à la place de la personnage, avec ces robes que je n’aurai jamais… Reste que, dans Emmanuelle, l’habit est filmé de façon plus sensuelle que le corps. Et quand, enfin, ce corps s’abandonne, aux gémissements d’Emmanuelle répondent les bâillements des spectateurs. On aura finalement plus soupiré qu’elle.

Emmanuelle / De Audrey Diwan / Avec Noémie Merlant, Naomi Watts, Will Sharpe / 1h47 / France / Sortie le 25 septembre 2024.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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