Une part manquante

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© Les Films Pelleas – Versus Production

« Ici, c’est le premier qui prend l’enfant qui a la garde. » L’avocate Michiko résume ainsi la législation japonaise à Jessica (Judith Chemla), une expatriée qui se retrouve brutalement séparée de son fils par son ex-conjoint, diplomate japonais. L’une des premières scènes d’Une part manquante expose une situation tristement banale dans un pays qui se mêle peu des affaires familiales et qui est hermétique aux concepts de droit de visite et de garde alternée. Jérôme (Romain Duris) connaît la même situation que Jessica, seulement, lui, cela fait neuf ans qu’il n’a pas vu sa fille Lily. À force de remuer Tokyo et de sillonner le pays pour la retrouver, il a abandonné son métier de chef cuisinier pour devenir taxi de nuit, et il poursuit sans relâche ses recherches le jour. Neuf ans qu’il fait chou blanc, jusqu’au jour où, alors qu’il effectue une course exceptionnelle pour un collègue, il reconnaît sa fille dans les traits de la collégienne qui s’assoit sur la banquette arrière de son taxi.

D’aucuns diront que ce hasard miraculeux est facile, simplement décrété par le démiurge qu’est le scénariste. Mais ce serait oublier de suspendre son incrédulité avant d’entrer dans la fiction. Ces retrouvailles tant espérées – que Jay/Jérôme a déjà cru vivre une dizaine de fois par le passé – forment un beau hasard romanesque, et donnent à l’intrigue de ce mélodrame son point de départ.

Guillaume Senez et Romain Duris creusent ici le sillon qu’ils ont ouvert dans leur précédente collaboration, Nos batailles, qui débutait sur une séparation (le départ brutal d’une mère qui laisse mari et enfants derrière elle). Les deux films délaissent la question de la conjugalité pour se concentrer sur la parentalité. Ils s’articulent autour d’un même point : les (re)trouvailles entre un père et son/ses enfant(s). Parce que Jay n’a pas revu sa fille en neuf ans, l’enjeu est double dans Une part manquante : il faut se retrouver, et surtout se reconnaître. La scène de reconnaissance, moment décisif de l’anagnorisis, devient cruciale dans le film parce qu’elle se fait en deux temps. Une fois que Jay a reconnu sa fille, il s’agit pour lui de se faire reconnaître à son tour, avec le risque que comporte une réunion non désirée. La scène se rejoue ainsi à chaque fois que Lily entre dans l’habitacle : Jay emprunte le taxi de son collègue et suspend une petite peluche poulpe dans l’espoir de réveiller un souvenir.

Le taxi, lieu anonyme s’il en est, devient l’espace de ces retrouvailles, et la relation chauffeur-cliente cède timidement la place à une relation père-fille renouvelée. L’utilisation de l’habitacle, dans le cadrage comme dans la mise en scène, mime habilement cette évolution. Les personnages sont d’abord filmés séparément dans des champs-contrechamps, puis dans des plans qui utilisent le rétroviseur pour faire cohabiter le père et la fille dans le cadre. Leur réunion se scelle finalement à l’image lorsque Lily passe à l’avant du taxi.


En définitive, Guillaume Senez offre un film qui évite deux écueils majeurs : l’exotisme et l’outrance du mélodrame. Le Japon s’esquisse simplement par bribes, au travers du rétroviseur du taxi dans le plan d’ouverture, puis dans les lieux que fréquente Jay, du bar à la piscine en passant par une petite librairie. Et rien d’outrancier dans le film, les accents mélodramatiques étant souvent compensés par des contrepoints comiques, la démolition cathartique d’une fury room, et la version japonaise de Que je t’aime chantée à tue-tête dans le taxi de Jay.

Une part manquante / De Guillaume Senez / Avec Romain Duris, Judith Chemla, Mei Cirne-Masuki / 1h38 / France, Belgique, Japon / Sortie le 13 novembre 2024.

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