Je suis toujours là

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© StudioCanal

« Sodade, sodade… » Dans Je suis toujours là, le nouveau film du brésilien Walter Salles, la voix de la chanteuse Cesaria Evora déplore le tiraillement causé par l’absence et la séparation. La chanson résonne avec la douleur qu’éprouve Eunice Paiva (Fernanda Torres, bouleversante) suite à l’arrestation et à la disparition inexpliquée de son mari, Rubens Paiva. Le sentiment intraduisible de la « sodade », tout à la fois mélancolie, nostalgie et espoir de retrouver ce qui a été perdu, innerve le film jusqu’à son titre qui exprime une résistance face à la disparition.

L’action débute en 1971 à Rio, sous la dictature militaire. Mais le régime autoritaire n’est d’abord qu’à l’arrière-plan de la vie heureuse des Paiva, famille soudée qui réside dans une superbe demeure donnant sur la mer. Dans la première partie du film, la dictature ne se rappelle que ponctuellement au spectateur (ainsi qu’aux personnages), dans le bruit du rotor d’un hélicoptère ou dans le son du téléviseur. Elle s’efface toujours vite pour laisser place à la gaîté de la maisonnée, qui s’incarne dans une bande originale sublime, dans les films Super 8 de la fille aînée, dans la mélomanie familiale et dans les jeux (qu’il s’agisse du beach volley de la scène d’ouverture ou d’une partie nocturne de babyfoot entre père et fils). Hélas, le bonheur familial s’évanouit lorsque le père de famille, ancien député jugé hostile au régime, est brutalement arrêté.

Son arrestation constitue le point de bascule du film, ce que traduit efficacement la mise en scène : fini la maison lumineuse aux portes toujours ouvertes, la milice du régime tire les rideaux et ferme portes et fenêtres. Pas de violence apparente, mais la maison Paiva est profanée. Je suis toujours là dépasse alors la chronique familiale pour incarner l’histoire de deux disparitions : celle d’un homme et celle du droit.

Dès lors, Eunice Paiva devient le personnage central. Il s’agit d’un film sur la résistance à l’oppression, et celle-ci trouve sa plus belle expression dans le combat acharné de cette femme pour faire éclater la vérité sur l’enlèvement de son mari. Walter Solles et Fernanda Torres mettent en lumière la métamorphose d’Eunice avec subtilité, sans forcer le trait. L’épouse et mère s’acquitte avec brio de la nouvelle charge de cheffe de famille qui s’impose à elle, et s’éveille ainsi à la résistance. Une scène matérialise cette transformation : la séance photo organisée par des journalistes avec Eunice et ses enfants pour opposer la vérité (Rubens a été enlevé et torturé) à la version officielle du régime (Rubens se serait exilé volontairement du pays). Lors de cette séance, alors que les journalistes demandent à la famille de ne pas sourire, Eunice s’affranchit de la requête et enjoint ses enfants à sourire avec elle.

Walter Salles signe une fresque magnifique sur la mémoire et la transmission. Malgré sa disparition violente, Rubens Paiva demeure omniprésent dans les souvenirs des siens, qui se matérialisent dans les films Super 8 de Veroca, l’aînée rebelle, dans les photos de famille qui ont ponctué la vie des Paiva et dans le livre de son fils Marcelo, qu’adapte Walter Salles à l’écran. Mais le souvenir n’est pas seulement familial, il est aussi national. Sans lourdeur ni pathos appuyé, le film fait devoir de mémoire : il dénonce les exactions de la dictature brésilienne et accorde à Rubens et Eunice Paiva une présence éternelle. Ils seront toujours là.

Je suis toujours là / De Walter Salles / Avec Fernanda Torres, Selton Mello, Fernanda Montenegro / Brésil, France / 2h15 min / Sortie le 15 janvier 2025.

Une réflexion sur « Je suis toujours là »

  1. Le sourire comme arme contre l’oppression, c’est une très belle idée que vous développez dans l’article.
    « Je suis toujours là » est un film très délicat sur un sujet lourd et grave. Une franche réussite.

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