
Hamnet appartient à une catégorie de films qui, prenant pour objet une célébrité, choisissent de privilégier l’homme derrière la figure publique et/ou, la femme derrière l’homme. Dans cette optique, Chloé Zhao adapte Maggie O’Farrell qui fantasme la vie privée de William Shakespeare et de sa femme. Pas de Shakespeare à l’horizon donc, seulement William. Alors pourquoi déconstruire le mythe et s’évertuer à rendre l’homme, et la femme, intéressants ?
Une première théorie est que le film cherche à s’inscrire dans l’ère du temps : il s’agit de rappeler que pendant que le Barde écrivait, Anne Hathaway (ici renommée Agnes) s’occupait des enfants. Pour tâcher de rendre un peu plus cinégénique les activités de l’épouse Shakespeare, l’autrice et la réalisatrice décident d’en faire une potentielle sorcière habitée par l’esprit de la forêt. Une piste narrative qui fonctionne en parallèle de l’intrigue principale, sans jamais réellement s’y greffer ou y participer. Et un enjeu visuel qui se traduit par de très (trop ?) nombreux plans en contre-plongée sur la cime des arbres et des zooms avant sur de la mousse végétale.
Les trajectoires des personnages sont donc dès le départ inégales : du deuil, Agnes ne se remettra jamais. Le deuil, Shakespeare le sublimera. Il transformera ses émotions et expériences en art. Un art auquel Agnes ne peut accéder et qu’elle ne comprendra d’ailleurs jamais. Si Shakespeare (l’homme) est donc associé au génie, qui transpose sa douleur en chef-d’œuvre, Agnes (la femme) n’en tirera rien. Son art à lui : le théâtre ; son art à elle : connaître les plantes. Cette binarité éculée ancre le film dans une écriture datée, peu inspirée et dénote une véritable lacune quant à la caractérisation des protagonistes.
La seconde et possible justification à ce choix de discours (privilégier Agnes à William ; l’ordinaire à l’extraordinaire) relève du besoin d’identification toujours croissant des spectateurs. L’idée sera donc de rappeler que nos tares quotidiennes concernent aussi les artistes comme Shakespeare. Ainsi, le dramaturge se voit par exemple affublé d’un trouble d’anxiété sociale. En se privant de tout ce qui fait l’exception de son protagoniste, le film propose un récit qui manque considérablement d’ampleur. Il valorise l’histoire aux dépens de l’Histoire et se complait dans une forme de médiocrité de propos, qui se traduit inévitablement par une mise en scène étriquée.
Car jamais Chloé Zhao ne propose d’images, de représentations nouvelles. Son film fait le choix d’être axé sur la psychologie des personnages – les différentes répercussions du deuil sur le corps et l’esprit humain- ; pourquoi pas ? Mais ces enjeux psychologiques, voire même ceux physiques, nous sont transmis presque exclusivement par le dialogue ou par des logiques de mise en scène trop démonstratives (tous les outils du mélodrame sont déployés). Les personnages renvoient sans cesse au drame initial pour expliquer leur actes et pensées : le film se déroule selon une directive non d’incarnation mais de justification. Hamnet ne traite pas du deuil, il en parle – qui plus est sans avoir grand chose de particulièrement novateur à en dire.
Il semblerait que le projet de Chloé Zhao soit plus de raconter la vie d’un couple ordinaire dans un registre shakespearien que de réellement retranscrire l’histoire de Shakespeare. Hamnet s’essaye par conséquent à la comédie de mœurs, au mysticisme et à la tragédie. Mais la tonalité n’influence finalement que très peu le fond. Si on perçoit le désir de correspondre au panel émotionnel que peuvent susciter les œuvres de Shakespeare, deux éléments font cruellement défaut au film de Zhao : le sujet et le langage. Enrober grossièrement un propos faible ne le rend pas plus convaincant.
Bêtifiant lorsqu’il cherche à désacraliser l’auteur, Hamnet est un film affecté lorsqu’il essaye en vain de s’en approprier le génie. Et nous, on s’ennuie.
Hamnet / de Chloé Zhao / Avec Paul Mescal, Jessie Buckley / États-Unis, Grande-Bretagne / 2h05 / Sortie le 21 janvier 2026.