Urchin

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© Devisio Pictures / Ad Vitam

Pour son premier long-métrage, Harris Dickinson s’impose comme un héritier de Ken Loach. Urchin est un film aride où l’on s’intéresse aux marges : il s’inscrit parfaitement dans le réalisme social britannique. On y suit le parcours d’un jeune marginal, un street urchin, autrement dit, un garçon des rues. Le regard porté sur le personnage est à la fois amer et bienveillant, et la performance de Frank Dillane épouse parfaitement les contradictions du personnage, tantôt horripilant, tantôt attendrissant. 

Le film s’ouvre sur les paroles d’une prédicatrice mais les écritures saintes se noient dans les bruits de la rue et, à seulement quelques pas, Mike se réveille. Ce décalage est abrupt, teinté d’un cynisme présent tout au long du film. Si Mike se révèle assez vite attachant, sa tentative de voler une personne qui venait de lui proposer son aide marque un rebondissement déroutant. Urchin nous présente un personnage complexe : volontaire mais maladroit, tantôt survivaliste ou défaitiste. Le propos ne tombe jamais dans le misérabilisme : étonnamment, Mike multiplie les bonnes rencontres et on a plusieurs fois l’impression qu’il pourrait s’en sortir.

Si Urchin est un film social, il s’intéresse à différents types de marginalités : père divorcé, migrant, communauté hippie… Des personnages qui s’opposent à un formatage. Ces marginaux s’incarnent dans la confrontation avec leur environnement et avec les autres. La scène du spectacle de danse contemporaine est évocatrice : ce qui aurait dû être une représentation devient un insoutenable affrontement. La rencontre entre Mike et la danseuse signe sa rechute : la contemplation fait survenir la réminiscence, puis l’angoisse. Ce face à face vient comme se substituer à celui avec sa victime, le dialogue voulu par la justice réparatrice étant occulté par une ellipse, on se demande si Mike tient réellement à se faire pardonner. Il en  ressort une atmosphère dérangeante, faite d’inachèvement et d’hésitation lourde. Quelques bribes de bonheur ponctuent tout de même le film, notamment la scène du karaoké, en contraste avec le reste du film et qui apparaît presque comme hollywoodienne, sous fond de musique pop, néon, et feux d’artifice.

L’attachement que l’on peut éprouver envers le personnage tient à des détails : ses mocassins motif d’écailles de crocodile, le petit cactus ramené à l’assistante sociale, ou ses séances de méditation, qui sont comme des échos à cette métaphysique obscure incarnée par les séquences expérimentales du film. Autant d’éléments aussi insolites que révélateurs de la volonté du personnage de tenter de s’intégrer en dépit de ses maladresses. Les méandres intérieurs du personnage sont suggérés par des séquences oniriques, comme celle du tuyau de la douche qui semble nous amener jusqu’au centre de la Terre, ou bien celle de la caverne, motif qui apparaît plusieurs fois. On y décèle Mike, debout et seul, dans une obscurité qu’une lumière haute et lointaine éclaire faiblement. Ces apparitions s’imposent comme des mystères. Peut-être s’agit-il d’une bulle rugueuse, les parois rocheuses symbolisant la carapace du protagoniste. On peut aussi y voir un parallèle avec la caverne de Platon, avec une perception du monde façonnée par les ombres lointaines et dansantes des autres personnages, révélatrice de cette séparation distancielle entre Mike et son environnement. Les mois que Mike passe en prison sont occultés : ce qui intéresse Harris Dickinson est avant tout la tension chaotique entre le personnage principal et le monde. 

Le premier long-métrage d’Harris Dickinson est extrêmement prometteur et s’inspire des codes d’un genre sans chercher à en reproduire tous les rouages. Urchin n’est pas seulement un film social, il prend aussi des airs de thriller psychologique, proche de L’Échelle de Jacob d’Adrian Lyne. On peut aussi s’interroger sur les séquences expérimentales, essentielles à l’originalité du film mais qui s’apparentent parfois à de vagues parenthèses creuses. En témoigne la fin énigmatique aux connotations religieuses, comme pour faire écho au début du film et illustrer ce cycle infini qu’est l’errance. 

Urchin / De Harris Dickinson / Avec Frank Dillane,  Megan Northam, Karyna Khymchuk / 1h39 / Royaume-Uni / Sortie le 11 février 2026.

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