Leçon inaugurale d’Amos Gitaï au Collège de France

Mardi 16 octobre, 18H

FRANCE-CINEMA-GITAI
Le cinéaste Amos Gitaï au Collège de France © Christophe Archambault / AFP

  « Je n’ai pas été aussi ému depuis ma bar mitzvah », déclare Amos Gitaï en exergue de sa leçon inaugurale. Il y a de quoi être ému, tant l’événement est unique. Il s’agit de la toute première fois qu’un cinéaste est nommé à la chaire annuelle de création artistique du Collège de France, c’est-à-dire invité à donner une série de conférences et de colloques durant l’année. Cette leçon, intitulée « La caméra est une sorte de fétiche – Filmer au Moyen-Orient », a annoncé les grandes lignes de ses prochaines conférences, rassemblées autour du thème « Traverser les frontières », qui se tiendront tous les mardis à 11h jusqu’au mois de décembre.

  La leçon, prononcée devant une salle comble composée d’éminents intellectuels et de publics curieux, s’ouvre par une question rhétorique. Comment est-il devenu cinéaste ? Dans sa famille, on préfère au cinéma la musique, la peinture et surtout l’architecture. Son père est architecte et fait partie du mouvement du Bauhaus, « école formelle et d’engagement politique ». C’est cette voie que suit d’abord Amos, tout en commençant à expérimenter avec une caméra Super 8 (« je filmais des visages, des textures, des petites choses abstraites sans aucune pression »). Dans les années 1970, il part à Berkeley pour passer un doctorat en architecture. Apprendre le métier de son père, décédé quelques années plus tôt, apparaît alors comme « une manière de dialoguer avec lui ». Ces années d’études aux Etats-Unis le mettent en contact avec une effervescence intellectuelle. « Cette époque à été très utile pour moi, pour pouvoir situer les idées dans leur contexte ». La pensée marxiste l’interroge sur  la notion de fétiche et de valeur d’usage, la réflexion de Karl Popper sur celle de vérité scientifique, et celle de Walter Benjamin sur la question de la reproduction des images (« le cinéma est par lui-même un objet reproduit »). 

  Sa conscience politique, qui commence à se forger lorsqu’il est confronté à 17 ans à la guerre des Six Jours (1967), « époque d’euphorie de la classe dirigeante israélienne qui a une résonance alarmante avec la guerre d’aujourd’hui », est bouleversée en 1973. Cette année est décisive dans sa vie, et concorde avec le pivot central de son oeuvre : il est mobilisé dans la Guerre du Kippour, au cours de laquelle l’hélicoptère de sauvetage dans lequel il se trouve est touché par un missile. Une proximité avec la mort qui agit en choc déclencheur, autant que la violence et l’horreur du conflit, dont le réalisateur rendra compte, 20 ans plus tard, dans son film Kippour. Au cours de ses missions, il s’empare déjà de sa caméra Super 8. Elle agit pour lui comme un élément protecteur, instrument de distanciation émotionnelle nécessaire pour « être à l’intérieur d’un événement dramatique et le commenter ». L’oeuvre d’Amos Gitaï est indissociable de son engagement politique, et de son regard sur le conflit israélo-palestinien. « Je suis inquiet, donc j’utilise les médias du spectacle pour poser des questions. On est dans une époque assez triste, il y a des lignes qu’il ne faut pas traverser.».  Il poursuit : « pour être cinéaste au Moyen-Orient, il faut deux qualités contradictoires : adhérer à ce projet collectif qu’on appelle Israël et prendre de la distance avec ». Son premier documentaire, House, sorti en 1980, est censuré par la télévision nationale israélienne. « Ce n’est pas un film démagogique, il n’y a pas de voix off. Sans angélisme, il faut parler des palestiniens ». Un extrait est projeté, montrant des casseurs de pierre au travail. « Les palestiniens sont attachés aux mêmes terres que les israéliens. Si un jour il y a la paix, il faut comprendre cette idée, il faut qu’Israël dialogue avec les palestiniens ». « Aujourd’hui, les journées sont plutôt sombres en Israël, il y a une manipulation politique sans ambition sociale ». Un constatation relevée par un relatif optimisme : « Toute guerre finit. Je crois qu’un jour le Moyen-Orient y arrivera. La question est de savoir quand, combien de victimes… » 

  Le coeur de la réflexion et du travail d’Amos Gitaï peut s’illustrer par deux grands principes formels, pour un cinéma en prise avec le réel : la trilogie et le plan-séquence. « Je fais souvent des trilogies car un seul film ne suffit pas pour parler de ce conflit complexe. Les trilogies permettent de montrer des angles différents. C’est une idée architecturale : il faut plusieurs regards sur une même thématique ». Contredire et recomposer des images. Quant au plan-séquence, ce geste qui montre une scène en continue, sans coupe, illustrée par des extraits de Kippour et de Kadosh (l’ouverture avec la chorégraphie des rituels religieux), il permet de « refuser de condenser le temps. Il ne faut pas compresser les blocs temporels, ils doivent reste intact. Michael Moore est trop brutal, il ne faut pas être démagogique ». « Pour chaque film, il faut développer de nouvelles stratégies et ne pas accepter le cinéma comme dogme. Le cinéma est très prévisible aujourd’hui. Je ne vois plus un Pasolini, un Godard – sauf Godard lui-même – qui osent faire bouger ». Son cinéma trouve aussi sa substance dans son rapport au religieux. « Je suis d’accord avec Pasolini, le texte biblique doit être réactualisé. Ce texte est une grande leçon d’éthique ». En 2014, il réalise The book of Amos où les 7 protagonistes, dans un plan-séquence de 10 minutes, citent des extraits du livre du prophète Amos de la Bible hébraïque, un « prophète de gauche, qui parle de l’injustice sociale ».

  Quel rôle l’artiste doit-il jouer vis-à-vis de la politique ?  « La culture n’a pas un impact direct sur le réel. Le cinéaste, le peintre ne peut pas remplacer l’homme politique, mais ils exercent un travail sur la mémoire. Guernica de Picasso est un geste de peintre, mais c’est aussi un geste civil. Picasso est d’abord quelqu’un qui est choqué par bombardements. Ce n’est pas un geste direct ». Pour Amos Gitaï, il faut critiquer le pouvoir grâce à l’art. La culture implique de poser des questions valables. « Pourquoi ne pas dire les choses qu’on pense ? C’est la mission que je me donne ».

Les prochains cours d’Amos Gitaï, gratuits et ouverts au public, sont les suivants :

  • 30 octobre, « Ce n’est pas moi qui politise mes films, ce sont eux qui m’ont politisé»
  • 6 novembre, « Représenter la guerre »
  • 13 novembre, « Espace et structure, cinéma et architecture »
  • 20 novembre, « Cinéma et histoire »
  • 27 novembre, « Le cinéma est-il plus autoritaire que la littérature ? »
  • 4 décembre, « Mythologies et mémoires collectives »
  • 11 décembre, « Chronique d’un assassinat »

NB : l’ordre des citations ne respecte pas celui de la leçon.

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