Les débuts de Billy Wilder, de « Mauvaise Graine » à « Assurance sur la mort »

Rétrospective Billy Wilder

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Barbara Stanwyck et Fred MacMurray dans Assurance sur la mort de Billy Wilder ©Paramount Pictures

  Au début des années 1930, Billy Wilder fuit Berlin alors qu’Hitler accède au pouvoir. Avant de s’exiler définitivement pour les Etats-Unis, il s’installe un moment à Paris. Journaliste et scénariste occasionnel jusque-là, il a le temps de réaliser son premier long-métrage, en 1934. Celui-ci apparaît comme une exception dans sa filmographie : Mauvaise Graine est le seul film que le cinéaste a co-réalisé (en l’occurrence avec le méconnu Alexander Esway), et surtout tourné en français. Si l’on on admet qu’il s’agit d’un film décevant au regard de ce qui viendra ensuite, le ton de ce premier long-métrage n’en est pas pour autant désagréable. Il commence par un panneau qui le place sous le signe de la légèreté : « Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Il faut croire que ce n’est pas exact. Henri Pasquier est très heureux. La seule chose qui lui manque, c’est un nouveau klaxon… » L’histoire s’annonce donc assez anecdotique. Henri Pasquier, un fils de bonne famille, rejoint une bande de voleurs d’automobiles après avoir été privé de la sienne par son père… Certains acteurs plongent dans la caricature, les scènes s’enchaînent parfois avec maladresse, le dénouement est convenu. Mais Danielle Darrieux, âgée de 17 ans, insuffle au film un charme réel en interprétant la soeur de l’un des larrons, dont s’éprend le personnage principal. Le film vaut moins pour les enjeux de son récit que pour le plaisir cinéphile de déceler les premières aspirations du génial auteur qu’est Billy Wilder. Avec le peu de moyens dont il dispose (voir l’interminable séquence de la charrette), il parvient à tirer son épingle du jeu à travers quelques séquences de vitesse dans les rues du Paris. On sent alors un certain désir d’ivresse joyeuse…

  Il faut attendre presque 10 ans pour que Billy Wilder réalise son deuxième film, qu’il tourne de l’autre côté de l’Atlantique au sein des studios de la Paramount. Entre-temps, il s’est fait un nom en tant que scénariste et dialoguiste, avec notamment deux des meilleurs films d’Ernst Lubitsch, La Huitième femme de Barbe-Bleue (1938) et Ninotchka (1939). Le motif central de son premier film américain, Uniformes et jupons courts, sera récurrent dans sa filmographie : le déguisement (qui se déclinera en travestissement, comme dans Certains l’aiment chaud, 1959). Le pari est assez osé et tout à fait génial : au cours d’un voyage en train, Susan (Ginger Rogers) décide de se déguiser en fillette afin de bénéficier d’un ticket demi-tarif. Elle se retrouve dans le compartiment d’un militaire (Ray Milland), attiré malgré lui par cette étonnante petite fille… Billy Wilder s’est associé au scénariste Charles Brackett, avec qui il avait déjà travaillé pour Lubitsch, et réussit le tour de force de rendre le subterfuge vraisemblable, aussi énorme soit-il. Les sentiments sont troublants mais jamais gênants, grâce à une mise en scène intelligente et des acteurs formidables, la pétillante Ginger Rogers et le sérieux Ray Milland, avec qui Billy Wilder tournera Le Poison quelques années plus tard, un drame sur l’alcoolisme. C’est un cocktail réussi entre la grâce et le sérieux, le doute et l’amour, mêlant humour et interrogation relationnelle moderne. Comme Wilder le dira lui-même, « c’était Lolita avant Lolita ».

  Changement de genre pour son troisième film. Il tourne, pendant la Seconde guerre mondiale, son unique film de guerre, intitulé Les Cinq secrets du désert. Le récit, à résonance patriotique (le film date de 1943), se situe dans un hôtel en plein désert égyptien. Un soldat Britannique prend l’identité d’un espion allemand, afin de livrer les secrets de l’armée allemande à son pays. D’apparence mineure, ce long-métrage révèle pourtant de nombreux ingrédients qui feront le sel de ses chefs-d’oeuvres à venir. La forte teneur théâtrale du scénario permet d’instaurer un jeu double sur l’identité qui va en s’accentuant dès lors que l’action se resserre autour d’un lieu unique, l’hôtel. Dans ce huis-clos, film de guerre et d’aventures, les interprètes sont formidables. Anne Baxter, à ses débuts, et Erich von Stroheim, parfait en officier, un type de rôle qu’il incarnait régulièrement. Côté réalisation, Wilder impressionne par des moments de bravoure. Il témoigne d’une utilisation parfaite du hors-champ, à même de servir une scène d’action. Une manière de suggérer l’essentiel en détournant le regard de l’objet principal pour mieux y revenir. En faveur d’une émotion encore plus grande, c’est un langage cinématographique qui est mis en place.

  Après un petit film de voleurs de voitures, une comédie romantique originale et un film de guerre en huis-clos, Billy Wilder montre son habileté à passer d’un genre à un autre, du romantisme léger au drame plus sombre, cynique. Assurance sur la mort, c’est le film noir par excellence, sorti en 1944, avec lequel le réalisateur atteint un sommet de perfection. Avec talent et audace, Billy Wilder renouvelle le polar. Les acteurs sont employés avec ingéniosité dans des rôles auxquels ils n’étaient pas accoutumés. Barbara Stanwyck n’avait jamais joué de séductrice dangereuse, et Fred MacMurray était habitué au registre de la comédie. L’atmosphère, servie par un jeu d’ombres très travaillé, doit beaucoup à l’écriture ciselée du réalisateur, qui a écrit avec le concours de l’auteur de romans policiers Raymond Chandler. Le mode de narration, qui dévoile l’identité du meurtrier dès le début et fonctionne par retours temporels, est inédit. Il préfigure celui de Boulevard du crépuscule, et sera souvent imité. Un film cynique, tragique, avec un suspense hitchcockien. Et si wildérien.

Mauvaise Graine / De Billy Wilder / Avec Pierre Mingrand, Danielle Darrieux, Raymond Galle / 1933 / À la Cinémathèque le 7 et le 18 janvier

Uniformes et jupons courts / De Billy Wilder / Avec Ginger Rogers, Ray Milland, Rita Johnson / 1942 / À la Cinémathèque le 7 et le 19 janvier

Les Cinq Secrets du Désert / De Billy Wilder / Avec Franchot Tone, Anne Baxter, Erich von Stroheim / 1943 / À la Cinémathèque le 5 et le 17 janvier

Assurance sur la mort / De Billy Wilder / Avec Barbara Stanwyck, Fred MacMurray, Edward G. Robinson / À la Cinémathèque le 4, le 12 et le 20 janvier

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