Hollywood vu par Billy Wilder : « Boulevard du crépuscule » et « Fedora »

Rétrospective Billy Wilder à la Cinémathèque Française

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William Holden (Joe Gillis) et Gloria Swanson (Norma Desmond) dans Sunset Boulevard © Paramount Pictures

Un corps inerte flotte dans la piscine d’un manoir à Los Angeles – scène d’ouverture mythique d’un des plus grands chefs d’oeuvre de Billy Wilder. Boulevard du crépuscule sort en 1950, sa fin tragique nous est annoncée dès les premières minutes, le spectateur écoute un homme mort lui narrer son histoire. Cette histoire c’est celle de Joe Gillis, scénariste à Hollywood, qui rencontre Norma Desmond, ancienne star de cinéma, qui va lui demander de l’aide pour écrire le film qui marquera son grand retour à l’écran. Dans Fedora, c’est une jeune fille paniquée qui court vers un train, son nom, Fedora, est prononcé et la jeune femme se retourne une dernière fois avant de se jeter sous le train. Scène d’ouverture encore une fois annonciatrice et représentative de la notion de fatalisme dans le film noir, genre dont Wilder participe à la création. Dans ce film sorti en 1978, Barry Detweiler, un producteur, tente de retrouver Fedora, grande actrice de cinéma, vivant en réclusion, afin de la convaincre de faire son grand retour dans le film qu’il a écrit.

Ces deux oeuvres posent un regard intime et personnel sur Hollywood à deux moments très distincts de la vie de Wilder. Dans Boulevard du crépuscule, Joe semble être une personnification de la place des scénaristes dans l’industrie : travaillant dans des conditions parfois précaires et soumis à des contraintes insoutenables, ils peinent à obtenir la reconnaissance du public. On peut y voir les propres réticences de Wilder à l’égard d’un travail souvent ingrat, ce qui l’aurait d’ailleurs poussé vers la réalisation après sa carrière de scénariste. Son personnage est ensuite confronté à celui de Betty Schafer. Jeune scénariste, elle croit encore au pouvoir de l’écriture et rêve de succès. Le réalisateur nous livre avec son humour cinglant habituel, une vision sinistre d’une industrie qui transforme les optimistes en cyniques. Wilder, qui avait déjà connu un grand succès en tant que réalisateur à cette époque, nous raconte les sentiments qui l’habitaient lorsqu’il découvre le monde d’Hollywood. A l’inverse, dans Fedora c’est un regard vers le futur avec une peur affirmée du déclin qui ressortent de l’oeuvre.

Wilder dresse effectivement dans ces deux films un portrait virulent d’Hollywood, mais son aspect le plus terrifiant reste incarné par le personnage de Norma Desmond dans Boulevard du crépuscule. Star oubliée du cinéma muet, elle est persuadée que sa gloire n’est pas perdue. Le réalisateur qui l’a révélé au public, désormais son majordome, entretient ce fantasme en elle. Joe Gillis découvre cette triste mise en scène et une relation étrange s’installe entre les deux protagonistes. Tout comme le public, malgré le mépris qu’il éprouve pour elle, il ne peut s’empêcher d’en avoir pitié. Il a conscience du jeu malsain auquel il se prête mais il ne peut se détourner de cette figure mystique et fascinante. Il lui vend alors non seulement ses services de scénariste mais aussi son affection. Gloria Swanson incarne Norma Desmond avec les critères typiques du jeu muet, basé sur des expressions de visage exagérées. En face d’elle, William Holden appartient à une école de jeu, plus subtile, caractéristique de l’après guerre. En plus de jeux d’acteurs parfaitement adaptés, l’authenticité rare des personnages provient aussi d’une mise en abyme osée. En effet, Swanson était elle-même une grande figure du cinéma muet. Le studio Paramount qui l’a rendu célèbre est également le lieu principal de l’intrigue et est mentionné sans ambiguïté. Le majordome est interprété par le réalisateur Eric Von Stroheim et on retrouve aussi notamment Buster Keaton et Cecil B. DeMille – ces stars éclipsées par le cinéma parlant jouent ici leur propre rôle, donnant au film une portée encore plus résonante et touchante. Ce portrait cauchemardesque d’Hollywood représente pourtant un pari risqué pour l’époque. Le film sort dans les années 50, alors que le code de censure est en place aux Etats-Unis, instance que Wilder n’arrêtera jamais de défier.

Dans Fedora, le propos semble pourtant moins prenant et engagé, son intrigue est tout à fait choquante sans jamais être entièrement convaincante. Si William Holden reprend son rôle face à une nouvelle diva, le film réutilise aussi de nombreux thèmes de l’oeuvre de 1950, sans jamais leur donner la force qu’ils avaient dans cette dernière. Wilder parvient à mettre en place avec une maitrise parfaite ce climat inquiétant qui règne autour de la figure de la star. Il propose une critique marquante « du star system » Hollywoodien, en dépeignant un milieu cruel, dont l’obstination frise souvent l’absurdité. Cette idolâtrie dont les stars font l’objet, fait de leur image leur unique préoccupation.

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William Holden (Barry Detweiler) et Marthe Keller (Fedora) dans Fedora © United Artists

C’est sur une île que Fedora parvient à s’éclipser pour suivre tous types de traitements et d’opérations pour prolonger sa jeunesse. Dans ce deuxième film, Wilder lie effectivement les avancées médicales propres au contexte pour mettre l’accent plus précisément sur la pratique de la chirurgie esthétique. Pour Norma, ce culte de l’apparence provoque un déni total de sa vieillesse et lui insuffle une obsession morbide pour sa beauté. Ce n’est pas une île mais un manoir, à l’image de cet égo surdimensionné, qui sert d’autel à son effigie. Obnubilée par l’image de sa jeunesse, le personnage s’enferme dans cet espace figé dans le temps afin de ne surtout pas se confronter à la réalité. Epave d’une époque révolue, sa maison devient un personnage à part entière – véritable château protecteur pour Norma et prison pour Joe, qu’il ne parviendra à quitter, qu’au prix de sa vie.

Si cette peinture du cinéma est glaçante, elle en est tout aussi fascinante. Wilder écrit une véritable lettre d’amour au cinéma et à son pouvoir tout à la fois créatif et destructif. Il pointe du doigt un art que le temps n’épargne pas mais pourtant capable d’accorder l’immortalité. S’il dévore entièrement ceux qui s’y dévouent, il capture aussi à jamais leur beauté. La scène finale de Boulevard du crépuscule, peut-être aussi connue que celle d’ouverture, nous donne à voir la chute irrécupérable de Norma dans la folie mais aussi paradoxalement son élévation magistrale en tant qu’actrice. De la souffrance, le cinéma nous donne l’illusion de beauté. Le spectateur, retenant son souffle durant cette séquence remarquable, est pris comme témoin direct de cette dualité fondamentale. L’actrice lui accorde un dernier regard, comme l’affirmation silencieuse de ce pacte fait entre ceux sur l’écran et ceux qui, tapis dans l’ombre, les font vivre.

Wilder renvoie le spectateur à sa condition, tandis que ses films nous donnent des indications sur la sienne : a 44 ans avec Boulevard du crépuscule, Wilder critique une industrie fondée sur des mythes et figures anciennes qui n’arrivent pas à laisser la place aux nouvelles générations. Lorsqu’il réalise Fedora, son propos est plus mitigé, les générations se mélangent et la plus âgée est sujet de compassion. Il nous dresse le portrait de quelqu’un qui souhaite à tout prix prolonger sa réussite – Wilder a alors 62 ans et sa carrière touche à sa fin. 

Boulevard du crépuscule écrit et réalisé par Billy Wilder / Avec William Holden, Gloria Swanson et Nancy Olson / 1950 / A la Cinémathèque Française les 5 et 9 janvier et le 3 février 

Fedora écrit et réalisé par Billy Wilder / Avec William Holden, Marthe Keller et Hildegard Knef / 1978 / A la Cinémathèque Française les 9 et 16 janvier 

Auteur : Chloé Caye

cayechlo@gmail.com

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