Rencontre avec : Marie Frapin

Réalisatrice

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À l’occasion de la sortie de son documentaire Cyrano et la petite valise, dans lequel elle suit, sur une année, l’évolution d’un atelier de pratique théâtrale avec des sans-abris dans un centre Emmaüs, rencontre avec la réalisatrice Marie Frapin.

Quel est votre parcours ? Comment devient-on réalisatrice de documentaires? 

Après avoir quitté la fac, j’ai fait de la recherche sur l’image au centre Georges Pompidou. J’étais chargée de la coordination d’une manifestation publique sur le sens de l’image  qui s’intitulait « La revue de l’image », à laquelle Umberto Eco, Raoul Ruiz, Jean-Luc Godard ont contribué. Je suis ensuite devenue assistante de réalisation à la télévision, j’allais aussi bien sur des plateaux multi-caméras que sur des fictions. Parallèlement, je faisais des films pour des musées, et j’avais déjà en tête l’idée de me tourner vers le documentaire. Quand la télévision est devenue privée, après de nombreux assistanats, je suis devenue réalisatrice.

Comment avez-vous eu l’idée de faire un film sur les ateliers de théâtre d’Emmaüs ?

Après une longue carrière de réalisatrice de documentaires pour la télévision, j’ai choisi de faire des films sur des ONG. Me mettre au service des associations et raconter ce que peut apporter la culture dans la vie des gens. J’avais fait un film sur le rôle de l’éducation pour des enfants violents, et j’avais été témoin de situations dans lesquelles la culture était, littéralement, salvatrice. Les jeunes sortaient de leurs soucis, ils parvenaient à découvrir leurs émotions et celles des autres, à mieux communiquer. Quelqu’un m’a alors dit que je devrais rencontrer les membres d’Emmaüs, car ils font un travail similaire avec des SDF. Qui peut être plus éloigné de la culture qu’un type qui dort comme une ombre dans la rue ? Beaucoup de personnes en situations précaires ne s’autorisent pas un accès à la culture, elles ont d’autres choses à penser, à commencer par où dormir et que manger. J’ai d’abord assisté à un atelier qui ne fonctionnait pas très bien, trop ludique pour permettre un travail profond de dépassement de soi. Il est important de ressentir les émotions, le sentiment d’un personnage qui n’est pas soi. Puis j’ai lu le blog d’Ombeline, qui raconte, chaque semaine, la progression de ses cours de théâtre. Elle avait l’air très enthousiaste, à la fois penchée sur les personnes sans être assistante sociale, exigeante sur le travail de théâtre. J’avais l’intention de tourner un petit film d’une quinzaine de minutes, mais en découvrant les personnalités de chacun et surtout le travail sur le corps, la prononciation, les textes et ce qui se jouait là pour eux, j’ai décidé de les filmer au long cours. 

Est-ce que les personnages principaux se sont tout de suite imposés à vous ? 

Pour qu’ils deviennent les personnages clés du film, il fallait qu’ils restent toute l’année. Or je ne pouvais pas prévoir qui viendrait à chaque séance… C’est du cinéma direct. Il pouvait se passer des choses fortes avec une personne pendant deux séances, mais il pouvait très bien être absent du cours les six mois suivants. J’ai continué au hasard, et j’ai eu de la chance car ils sont revenus. En fait, ils se sont créés tout seul comme personnages. 

Votre caméra ajoutait-elle une pression supplémentaire, ou bien était-elle était un nouveau moyen d’expression pour les membres du cours de théâtre ? 

Au départ, le fait de savoir qu’ils allaient être filmés les a beaucoup gênés, mais petit à petit leur inhibition a disparu. Lorsque quelqu’un voulait que j’arrête de filmer, je posais ma caméra. Je faisais extrêmement attention à eux. Par expérience, je connais l’effet que peut provoquer l’image que l’on va voir de soi. L’un des membres du cours n’a pas du tout voulu être filmé, alors j’ai fait en sorte qu’on ne le voit à aucun moment. Je n’étais pas intrusive, une relation de confiance s’est instaurée. Je faisais l’échauffement avec eux, ils m’ont véritablement incluse dans leur groupe. Lorsque j’ai manqué quelques séances en décembre, ils n’étaient pas contents et m’ont reproché mon absence ! Nous avions une relation d’ordre affective, mais il fallait en même temps que je garde une distance pour mener à bien mon récit, ce qui est compliqué lorsqu’on s’attache aux personnes. 

Vous faites le choix de vous focaliser sur les sans-abris uniquement à l’intérieur du cours de théâtre. 

J’ai tenu à ne pas les filmer dans leur vie, à tenir la misère en hors-champ. C’est un choix délibéré. Si le film avait été destiné à la télévision, on m’aurait demandé de les filmer dans la rue… Je voulais au contraire montrer leur transformation, alors il fallait se concentrer sur ce qui se déroule à l’intérieur même du cours de théâtre. C’est très subtil, ce qui se passe dans l’atelier. Chaque personnalité évolue, bouge, et il faut du calme pour le voir. En revanche, je montre de temps en temps des gens dans Paris, pour rappeler que ces sans-abris vivent en plein cœur de la capitale.

 C’est un film sur les vertus du théâtre. 

C’est un film sur la pratique artistique et ses effets profonds de transformation des personnes. L’atelier théâtre permet d’intégrer des personnes à l’intérieur d’une communauté humaine. C’est important de se préoccuper de grands textes qui remuent des notions telles que le pouvoir, la force, la pauvreté ou bien le panache. Ils sont très fiers d’aborder des textes parfois difficiles, parce qu’ils se hissent à une hauteur qu’ils n’auraient jamais imaginé atteindre. Dès qu’ils entrent dans le théâtre et qu’ils s’échauffent, ils font un pas de côté et sortent de leur misère. C’est très gratifiant pour eux. Je revois Gégé fier de lire son texte en mettant ses lunettes, ou Jalal réciter avec ferveur cet extrait de Cyrano « J’ose enfin être moi-même ». Ils étaient aussi très fiers d’aller voir la pièce d’Edmond Rostand au théâtre. Ils se sont demandé pourquoi Philippe Torreton n’était pas venu les voir à la fin de la représentation, car ce sont eux les membres de la troupe ! 

La culture doit-elle développer davantage ce genre d’initiatives ? 

Oui, mais avec certaines conditions. Les ateliers de pratique artistique doivent être menés par des professionnels, car ils apportent une exigence dans le travail. Il faut faire de grands efforts pour avancer et parvenir à se transformer. Et en même temps, il faut être très bienveillant car ce sont des gens fragiles, que ce soit des sans-abris ou des adolescents en situation difficile. S’ils se sentent méprisés ou dépassés, ça ne va pas marcher. Chez Emmaüs, il y a des conséquences positives très concrètes, grâce aux cours de théâtre mais aussi au travail des assistantes sociales : certains ont par exemple retrouvé la force de demander et obtenir un stage, une formation, un boulot, d’autres prennent de l’énergie et de la dignité malgré leur vie dans la rue qui continue. 

Comment se sont déroulés le financement et la distribution du film ? 

J’ai tenu toute la durée du tournage, c’est-à-dire un an, sans financement, j’étais seule avec ma caméra. Lorsque j’ai vu toute la matière dont je disposais, il m’a fallu trouver une production pour financer le montage. J’y ai mis beaucoup d’argent personnel. Ensuite, nous avons fait un crowfunding via la plateforme Ulule, afin de payer l’étalonnage et le mixage. Quant à la distribution, c’est une étape compliquée, car la plupart des distributeurs à qui on envoie le film ne prend même pas le temps de le regarder… Mais le film a beaucoup plu à la distributrice-exploitante du Saint-André-des-Arts, à Paris, qui a décidé de la programmer. Je trouve que ce cinéma connu des cinéphiles donne toute sa dignité à ce film et à ses protagonistes.

Propos recueillis par Victorien Daoût le 27 mai 2019, à Paris.

Cyrano et la petite valise, un documentaire de Marie Frapin actuellement au cinéma.

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