Rencontre avec : Amin Sidi-Boumédiène

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Amin Sidi-Boumédiène (à droite) sur le tournage d’Abou Leila, avec le chef opérateur Kanamé Onoyama ©Thomas Burgess

Remarqué à la Semaine de la critique au festival de Cannes 2019, son premier film Abou Leila sort aujourd’hui au cinéma. Il évoque, à travers un récit labyrinthique, la sombre décennie 1990 traversée par l’Algérie à cause du terrorisme. Rencontre avec le réalisateur Amin Sidi-Boumédiène.

D’où vient votre désir de devenir réalisateur ?

J’avais un grand frère passionné par le cinéma. Il n’était peut-être pas un grand cinéphile, parce ce que c’était difficile de l’être en Algérie dans les années 1990, et on avait peu accès aux films assez pointus. Ma cinéphilie s’est surtout faite avec des films américains qui passaient à la télévision. Je me souviens d’avoir eu, à un moment donné, Canal+ en piraté, alors j’en ai profité pour regarder tout ce qui passait. Je pense que cela a joué. Très vite, j’ai voulu en faire ma vie, mais j’avais un peu peur de me lancer. Je suis allé à Paris, j’ai commencé des études de chimie, puis j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai tout abandonné pour me lancer dans le cinéma.

Abou Leila est un film qui se déroule dans les années 1990, une période que vous avez vécu en tant qu’adolescent. Avez-vous puisé dans des souvenirs concrets ou plutôt dans des impressions ?

Il y a les deux, mais surtout des souvenirs d’émotions, de sensations, de peurs. J’avais envie de restituer des sentiments plutôt que des faits. Je voulais éviter la reconstitution parce que j’avais précisément entre 10 et 20 ans, et quand on est adolescent on ne comprend les choses que plus tard, avec le temps qui passe, donc ce sont plutôt des sensations qui vous habitent. Un sentiment de cauchemar qui ne s’arrêtera jamais, de confusion totale, beaucoup de difficultés à comprendre d’où vient le danger, irruption de la violence soudaine et qui augmentait avec le temps jusqu’à atteindre une sauvagerie inimaginable…

Le film répond avant tout à un besoin personnel ?

Oui, complètement. J’ai d’ailleurs mis beaucoup de choses personnelles dans le film, mais on peut difficilement deviner lesquelles. Elles n’ont pas forcément à voir avec le terrorisme, mais elles sont liées à cette période. La violence prend plusieurs formes. Ce sont des éléments personnels dont j’ai décidé de ne jamais parler, et de toutes façons, ça tient de la psychanalyse !

Faire un film, c’est peut-être une forme de psychanalyse !

Je suis très naïf, je n’ai pas de recette ni d’objectif particulier. J’écris avec mon instinct, mes sentiments, je ne suis pas forcément les règles du scénario. Donc oui, réaliser un film, c’est comme expulser quelque chose.

Votre film ne possède pas une structure habituelle. Comment l’avez-vous écrit?

En suivant des buts qui ne sont pas ceux de la narration. Par exemple, je suivais l’évolution de la psyché d’un personnage. Cela me permettait de ne pas me forcer à donner les bonnes informations au bon moment, et donc à rendre le film un peu superficiel. L’information ne revient que si le personnage y repense. Je trouve ça beaucoup plus fort, car c’est une évolution émotionnelle plutôt qu’une évolution narrative. Dès le départ, c’était important pour moi. En fait, je m’ennuie de plus en plus quand je regarde des films.

Beaucoup de films se ressemblent parce qu’ils conduisent leur récit de la même façon.

Exactement. Il y a de très grands films avec de très grands sujets qui sont réduits à un schéma, et qui perdent beaucoup de puissance pour cette raison. Par exemple, un film qui porte sur la rébellion avec une structure extrêmement classique diminuera son propos sur la rébellion. Par contre, il y a des films avec une mécanique bien huilée qui sont formidables parce que le réalisateur ou le scénariste a su mettre de la vie autour, créer des petits courants d’air. J’adore être surpris, sortir de ma zone de confort devant des films qui partent dans des directions complètement inattendues.

La relation entre les deux personnages principaux est difficile à cerner. Comment les avez-vous présentés aux deux acteurs ?

J’ai eu la chance d’avoir deux comédiens qui ont tout de suite compris le scénario. En les entendant parler du film, je me suis rendu compte qu’ils avaient tout compris. Je tenais à deux aspects dans le film : les personnages devaient être à la fois porteurs d’une idée et très réels. Je ne voulais pas tomber dans le piège du film froid, conceptuel. Les deux comédiens ont joué humainement, réellement, et c’est ce que je voulais avant tout. Dans les scènes de cauchemar, il fallait être violent, voire en faire un peu trop, et le reste du temps privilégier l’émotion, des regards et des silences forts, je voulais qu’ils se touchent, que les corps soient en mouvement.

Est-ce que vous faites beaucoup de prises ?

Non, d’abord parce que je n’ai pas le temps. Nous avions un budget moins important que ce qui avait été demandé, alors il a fallu réduire les décors et les jours de tournage. Il fallait tourner très vite, mais sans perdre l’ambition de la mise en scène. Nous avons eu 32 jours de tournage effectif. Il y a eu surtout beaucoup de préparation en amont. Pas des répétitions, mais de la préparation. Les acteurs ont pris énormément de notes, ils ont beaucoup travaillé leurs personnages de manière à trouver l’équilibre entre un jeu émotif et porteur d’idées. J’ai eu la chance d’avoir leur totale confiance, ils voulaient se fondre dans mon univers.

Comment avez-vous travaillé les couleurs du film ? Avec des références ?

Je me suis surtout donné quelques petites règles de conduite. J’ai décidé que la couleur bleue serait associée à la violence. Pourquoi ? Parce que toutes les photos d’Alger de ces années-là ont une petite teinte bleutée. Cela s’explique parce que ce sont des photos des années 1990, mais aussi parce qu’Alger était une ville bleue et blanche. Il fallait que les gens porteurs de violence soient en bleu. Et vu que les uniformes des policiers sont aussi bleus, cela crée un mélange bizarre et paradoxal: ils sont censés protéger mais ils sont également porteurs de la violence.

Et de l’autre côté, il y a le jaune du désert.

Oui, pour tout le reste du film, la couleur bleue est proscrite. On part plutôt sur des verts, des ocres, de l’orange. J’accumule beaucoup de références en amont, mais je fais tout pour les oublier ensuite. Je ne veux pas que le spectateur se dise que tel plan fait penser à tel style de film. Mais par contre, j’aime beaucoup jouer avec les références des spectateurs. Je les mets dans une petite zone de confort quand on reconnaît le buddy movie, le road trip, mais ces éléments sont désamorcés au bout d’un moment. J’aime avoir un socle précis, des archétypes, pour ensuite les faire voler en éclat.

Est-ce que vous partagez le sentiment que les cinémas du Maghreb, aujourd’hui, ont toujours une raison d’être politique.

Oui, ils sont forcement politiques, mais je pense que les cinémas du Maghreb, et même d’Afrique pour être encore plus large, gagneraient beaucoup à ce qu’on ne les voit plus uniquement que comme des films politiques, ou comme des témoins de l’histoire. Les cinéastes ne devraient pas être vus comme des gens venus apporter des nouvelles d’un pays, mais comme de vrais cinéastes qui font des films que tu regardes à vingt heures parce que tu as envie de regarder un bon film. Je pense que c’est la prochaine étape. Maintenant, pour moi, tout film est politique, dans cette région du monde comme dans une autre. Dès qu’il s’agit de rapports entre les êtres humains, c’est politique. Ce que je ne veux surtout pas faire, ce sont des films d’actualité, qui donnent au spectateur ce qu’il veut à l’instant T. Il faut laisser ça aux chaînes de télévision.

Comment avez-vous conçu vos métaphores visuelles ? Elles passent beaucoup par les animaux.

Je me suis basé sur tout un pan de la littérature que j’aime : la littérature religieuse au sens ésotérique du terme, la tragédie grecque, les récits mythologiques ou les mystiques anglais comme John Milton ou William Blake, que je cite au début du film. J’ai tout fait pour ne pas faire de ce film une étude d’un cas clinique, mais je suis aussi très influencé par la psychanalyse de Jung, ou les théories de René Girard sur le sacrifice. Dans tous ces récits là, le symbolisme passe très souvent par l’animal. C’est quelque chose d’assez classique de parler d’un être humain en lui associant un animal, et donc un attribut psychologique. Je pense que c’est venu de là. Ensuite, il y a des images fortes qui me viennent à l’esprit très instinctivement. Je veux retrouver cette force du cinéma, qui permet de renouer avec un certain symbolisme. Mais pas un symbolisme à la Walt Disney, si j’ose dire, plutôt un symbolisme qui explique des choses que les mots ne peuvent pas dire. Le cinéma est le langage parfait pour ça.

La musique intervient à quel moment du film ?

Dès le début. Je suis un grand grand fan de musique, j’en écoute beaucoup en écrivant, et je crée mon dossier musical avant même que le scénario soit terminé. Surtout, ce que j’aime le plus, c’est utiliser des musiques existantes et les remonter pour les placer dans le film de telle façon à ce qu’on pense que ça a été composé pour le film. Puisque je monte moi-même, je peux expérimenter. J’utilise souvent la musique en contrepoint, pour désamorcer un effet. Par exemple, lors de la scène de course-poursuite, j’ai utilisé la musique pour déstructurer la scène. Avec une musique trop speed, connotée film d’action, il n’y aurait pas eu la même sensation. Pour moi, ce n’est pas du tout une scène d’action ou de course-poursuite, c’est avant tout une scène de fuite.

Est-ce que vous avez déjà en tête un nouveau projet ?

Oui, mais comme d’habitude, je repars toujours de zéro. J’ai besoin de prendre du temps, d’accumuler beaucoup en amont. Je pense d’ailleurs que je ferai peu de films à l’avenir, pour que chacun soit le plus complet possible, émotionnellement parlant.

Qu’est-ce que vous attendez du cinéma ?

Justement, j’aimerais ne rien en attendre. J’aimerais qu’il reste comme tous les arts, une zone où l’on n’a pas d’obligations. Il n’est pas là pour expliquer des choses, ou pour servir de caution. J’attends du cinéma qu’il utilise toutes ses potentialités et qu’il ne se réduise pas à la répétition de règles. Il ne doit pas se contenter d’un discours, d’asséner des leçons ou de clôturer des débats. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il crée de la réflexion, et s’il est là uniquement pour me divertir, qu’il m’apporte quand même une petite touche en plus. Tant que l’acte est sincère.

Propos recueillis par Victorien Daoût, le 10 juillet 2020, à Paris.

Abou Leila est actuellement en salle.

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