Tenet

Actuellement au cinéma

John David Washington dans Tenet – © Warner Bros. Entertainment, Inc.

Après la parenthèse guerrière de Dunkerque (2017), Tenet marque le retour de Christopher Nolan au blockbuster cérébral qui fit son succès. Un film d’une densité mastodontesque et d’une radicalité sans précédent dans l’œuvre du Britannique, sublimant son style naturaliste et chirurgical autant qu’il surligne ses nombreux travers.

S’il paraissait facile de voir en Tenet le « sauveur » d’un cinéma grand public mis à mal par la crise sanitaire, on peut, une fois le visionnement achevé, se reposer la question. Bien sûr, Nolan a ce goût de l’image-spectacle mise au service d’une histoire labyrinthique et sinueuse, toujours à même de faire se déplacer les foules. Cependant, Tenet atteint un tel degré de complexité (du moins, en apparence) que le bouche-à-oreille pourrait cette fois s’avérer moins enthousiaste. Réduite à sa plus simple expression, l’histoire, dont nous ne dévoilerons rien, n’est qu’un simple prétexte à la mise en scène d’une incoercible fuite en avant dont le rythme soutenu transforme le premier tiers du film en une véritable épreuve. Pour Nolan, le temps est une matière protéiforme, malléable à l’envi, et dont les multiples bouleversements confinent au vertige. Un vertige esthétique et narratif que le cinéaste semblait poursuivre depuis bien longtemps, et qu’il parvient enfin à mettre en images.

Accumulant les morceaux de bravoures soulignés par le score opératique et colossal de Ludwig Göransson, de son ouverture nerveuse à sa conclusion guerrière en passant  par ce fameux crash d’avion survendu par les trailers (et qui laisse un peu sur sa faim), ce n’est pourtant pas dans son imagerie démesurée que Tenet puise son énergie vitale. Chose rare chez Nolan, grand obsédé du contrôle s’il en est, les personnages semblent ici toujours sur la brèche, à deux doigts de perdre pied devant la menace insaisissable qu’ils pourchassent, prisonniers d’un contre-la-montre infernal. Visuellement brillant, Tenet est surtout un grand film d’angoisse et de paranoïa, peut-être le premier film « post-attentat » de son auteur, qui matérialise ici les travers de notre monde, ses dangers invisibles et son futur incertain.

Refusant toute concession, Tenet est sans aucun doute le film le plus nolanien qui soit, dans ses points forts comme dans ses faiblesses. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Nolan apparaît une fois de plus prisonnier de son propre système, dont les limites n’ont jamais été aussi palpables. Ainsi, et malgré le charisme magnétique de John David Washington et Robert Pattinson, difficile de trouver quoi que ce soit de vivant sous leur dure carapace, tant leurs rôles touchent à la quintessence du personnage-fonction. La froideur habituelle du réalisateur prend ici une dimension écrasante, évacuant tout ce qu’il considère superflu (en premier lieu, les sentiments et les développements annexes de ses personnages) et s’interdisant du même coup la moindre pause, sous peine de révéler le vide de son univers. Un vide qu’il échoue à masquer, et c’est peut-être une première, sous l’habituel jargon scientifique qui inonde ses dialogues. Cette fois seul au scénario, Christopher Nolan tente comme toujours de détourner notre attention et de brouiller les pistes, tel un magicien qui ferait disparaître une carte sous notre nez. Mais les répliques pataudes que les personnages s’échangent à toute vitesse et les concepts fumeux qui structurent le monde de Tenet ne suffisent plus à masquer les manquements d’une histoire faussement cryptique, et dont le public le plus motivé aura tôt fait de percer les mystères.

Reste alors l’expérience cinématographique saisissante, à mi-chemin entre la virtuosité clinique d’un Michael Mann et l’excentricité explosive d’un James Bond, à côté de laquelle il serait dommage de passer. Sans pour autant se hisser aux côtés du bouleversant Interstellar (2014) ou du déchirant The Dark Knight (2008), Tenet est un plaisir sincère des yeux et des oreilles. Et s’il paraît un peu trop optimiste de le voir faire consensus, le film s’élève sans peine au-dessus de la mêlée, rappelant à qui veut bien l’entendre que Nolan n’a pas (complètement) usurpé son statut.

Tenet / De Christopher Nolan / Avec John David Washington, Robert Pattinson, Elizabeth Debicki, Kenneth Branagh, Michael Caine / Etats-Unis / 2h30 / Sortie le 26 août 2020.

2 réflexions sur « Tenet »

  1. Je me retrouve complètement dans cette chronique. Il faut effectivement reconnaître à Nolan cette audace, cet élan d’auteur qui lui permet de courber le cinéma à ses envies, d’y projeter ses obsessions à grande échelle. Visuellement, et même sur le plan sonore (mais je sais déjà que les trompes assourdissantes de Göransson ne passeront pas mieux que celles de Zimmer chez certains), le film est irréprochable. Côté acteur, j’ai trouvé que tous assuraient, malgré un Branagh qui finit par en faire beaucoup dans la peau de ce méchant bondien.
    Et pourtant, comme tu l’écris très bien, le système Nolan montre ici ses limites à travers un script artificiellement complexe, dont le simple objectif semble d’être celui de nous perdre pour nous obliger à ressentir plutôt qu’à réfléchir. Des personnages outils, réduits à de simples figurines pareilles à celles qui entouraient Cobb dans « Inception », même l’arc dramatique autour d’Elisabeth Debicki (néanmoins sublime dans la film) ne parvient pas à susciter de l’empathie. Nolan n’est pas Mann qui, au contraire, sait faire monter de l’émotion derrière la vitre froide des personnages (comme savait aussi le faire notre Melville dont il est sans doute plus proche). Quant aux effets de montage qui jouent sur le décalage temporel, il m’ont rappelé également l’excellent « point de non retour » de Boorman, voire dans une moindre mesure, le montage en saccades que pratiquaient Sam Peckinpah.

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  2. Entièrement d’accord avec cette analyse. Le film ne mérite pas la volée de bois vert qu’il a reçue de la part de la critique, même si, effectivement, les limites du cinéaste affleurent dans ce qui paraît être la fin d’un cycle.

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