Derrière nos écrans de fumée

Disponible sur Netflix

Netflix's 'The Social Dilemma' will challenge you to ...
Une critique paradoxale de notre rapport aux nouvelles technologies. © Netflix

Des chercheurs, des activistes et d’anciens employés des géants de la Sillicon Valley prennent la parole pour dénoncer les effets pervers des innovations technologiques et notamment des réseaux sociaux sur les vies des individus. Un film instructif, mais dont la forme sensationnaliste contredit le propos, posant ainsi le problème de certains documentaires à la Netflix.

Quel objet étrange que ce Derrière nos écrans de fumées. Certes, qu’il fasse intervenir principalement des « repentis » ayant travaillé pour ou même en partie conçu des monstres comme Facebook ou Google lui donne une dimension particulière. Mais dans le fond, son propos n’a rien de nouveau : sorti en septembre 2020, il aborde des sujets dont on parle depuis plusieurs années (l’implication russe dans les élections américaines et le scandale de Cambridge Analytica, le rôle des réseaux sociaux dans l’élection de Jair Bolsonaro ou le génocide des Rohingyas…). Et si on le compare à n’importe quel article ou reportage sur ces mêmes sujets, on ne peut que constater qu’il les traite de façon bien plus superficielle.

La raison en est simple : obsédé par son dynamisme et la crainte de perdre l’attention de son audience, Derrière nos écrans de fumée préfère fonctionner sur le mode du sensationnalisme, en utilisant de façon souvent caricaturale les procédés classiques du documentaire. Les interventions sont ponctuées d’effets sonores dramatiques, et s’y insèrent régulièrement de scènes de pure fiction, selon une logique pseudo pédagogique. Nous y suivons le parcours à la Black Mirror d’un adolescent accro à son portable, manipulé par trois hommes aux manettes d’une salle de contrôle tout droit sortie d’un film de science-fiction, supposée symboliser l’emprise des réseaux sociaux… Un procédé des plus maladroits, qui montre le peu d’importance qu’accorde le film à l’analyse précise des faits pour lui préférer la vague illustration et l’impact visuel.

En se basant ainsi sur la satisfaction instantanée procurée par ses stimuli visuels et auditifs, Derrière nos écrans de fumées fonctionne donc exactement comme les réseaux sociaux qu’il dénonce. Et il est ironique d’entendre les intervenants condamner le fait que Google et consorts affichent des contenus différents aux utilisateurs selon leurs orientations politiques, enfermant les individus dans des sphères idéologiques : Netflix est évidemment doté d’un algorithme fonctionnant exactement sur le même mode, conseillant à ses utilisateurs les « contenus » qu’ils seront les plus susceptibles d’apprécier selon leurs choix passés, plutôt que de proposer comme d’autres plateformes de SVOD des sélections permettant de découvrir des œuvres nouvelles.

Le film fait donc évidemment preuve d’une efficacité redoutable. Le piège serait alors de se satisfaire de ses défauts, de penser que sa tâche principale, faire passer un message, aura été remplie, et même que ces gros sabots dont il se chausse auront permis d’informer une part du public qui aurait été découragée par de longs articles de presse ou un documentaire plus traditionnel – si tant est que la nouvelle tradition ne soit pas celle-ci, tant ce type de contenu rencontre de succès aujourd’hui. Or, c’est là habituer les spectateurs à des ressorts qui substituent l’émotion à la réflexion, privilégient la forme au détriment du fond, et auraient ce même impact en traitant de n’importe quel sujet, précisément comme le font les pseudo documentaires complotistes dont Hold Up est un des exemples les plus récents et inquiétants.

Derrière nos écrans de fumée reste paradoxalement à voir, parce qu’il délivre malgré tout une quantité honorable d’informations, et que sa conception ultra-efficace sera salutaire pour qui souhaite trouver la motivation de se lancer dans une cure de désintoxication numérique. Mais il donne aussi l’occasion de répéter une évidence : les spectateurs et spectatrices méritent mieux que d’être pris pour des simples d’esprit, et partir du principe qu’ils le sont est le meilleur moyen de faire en sorte qu’ils le deviennent.

Derrière nos écrans de fumée / De Jeff Orlowski / Avec Skyler Gisondo, Kara Hayward, Vincent Kartheiser / Documentaire / États-Unis / 1h20 / Sortie le 9 septembre 2020 sur Netflix.

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