Blanc sur blanc

Sur MUBI le 30 juin 2021

Blanc sur blanc
© El Viaje Films

Pedro, photographe, est envoyé en Terre de feu à l’occasion du mariage d’un propriétaire terrien. Dans cet espace désolé balayé par les vents et la neige, le photographe attend que son employeur se montre, incertain de ce qu’on attend de lui. Le temps passe, et Pedro fait peu à peu connaissance avec les habitants de ce monde en train de se construire.

Contrairement à ce que pourrait indiquer son titre, Blanc sur blanc est un film marqué par un contraste fort : un abyme sépare le calme profond de la mise en scène, sublime et contemplative, et l’horreur de ce qui se joue réellement dans le récit. Car la mariée dont il est question n’est qu’une enfant, et l’essentiel du travail des employés du mystérieux M. Porter consiste à éliminer autant d’Indiens que possible de la région où les colons sont en train de s’installer. Deux formes de domination qui se répondent, puisque si les autochtones semblent pour la plupart massacrés, certaines femmes sont ramenées dans la propriété pour y être prostituées ; et c’est symboliquement aussi un mariage forcé qui se joue entre cette terre encore libre et les hommes qui peu à peu s’y imposent. Or, ces drames se jouent en grande partie hors-champ, et le cadre demeure limité comme par des œillères invisibles à ce que la lâcheté du protagoniste lui permet d’apercevoir.

Pedro est un esthète pour lequel seules comptent ses images. S’il semble faire la cour à une employée de M. Porter, ce n’est que pour obtenir d’elle la faveur de photographier de nouveau la jeune mariée. La scène n’est pas sans rappeler le travail entaché de scandales de David Hamilton, spécialiste des portraits érotiques de jeunes filles ; mais elle montre aussi que la jouissance de Pedro requiert le truchement de la photographie. Toutes ses réactions sont dictées non par des idées, mais par des préoccupations esthétiques : lors de la première scène du film, après un bref instant de surprise devant l’âge de la mariée dont on lui demande le portrait, le photographe s’exécute avec zèle, réclamant même de l’enfant une pose aguicheuse dont il suppose qu’elle « plaira plus à M. Porter ». De la même manière, ses réticences face au sort des autochtones sont rapidement dépassées – réticences d’ailleurs plus motivées par la peur que par de quelconques scrupules. La dernière séquence du film pousse cette logique à son paroxysme, lors de laquelle Pedro se fait le complice volontaire d’un massacre dans le seul but de pouvoir prendre une photographie. Soudain, le personnage habituellement lâche et statique s’anime, s’agite, donne des ordres avec empressement et précision pour que chacun prenne la pose : « Tout doit être sublime », déclare-t-il frénétiquement en arrangeant la composition du sinistre tableau de chasse.

Paysages somptueux, portraits en clair-obscur, scènes de groupes aux lanternes… Le caractère pictural de Blanc sur blanc prend finalement une coloration pour le moins sanglante. L’attente beckettienne de Pedro (tout comme Godot, M. Porter n’apparaîtra jamais) laisse advenir un drame civilisationnel, passivement documenté par un héros se laissant lâchement dépasser par les événements. Le titre du film, référence au Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, prend un sens tristement ironique : là où le peintre russe souhaitait éradiquer toute forme de reproduction du réel, Théo Court met en fait en scène l’éradication d’un peuple (remplacé par… le Blanc), esthétisée et romantisée par son héros. Une intelligente réflexion sur les images, sous la forme d’une expérience visuelle très habilement maîtrisée.

Blanc sur blanc / De Théo Court / Avec Alfredo Castro, Lars Rudolph, David Pantaleón / Chili – Espagne / 1h40 / Sortie sur MUBI le 30 juin 2021.

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