Chers camarades !

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Chers camarades!»: Andreï Kontchalovski et le mystère de l'image | Le Devoir
© Potemkine Films

Novotcherkassk, URSS, 1962. Face à la montée des prix, les ouvriers de la ville décident de se mettre en grève. Lioudmila, membre fervente du Parti siégeant à la municipalité, se trouve prise entre deux feux : alors qu’on envisage la répression, elle apprend que sa fille fait partie des grévistes.

Après s’être intéressé dès 1967 à la réalité des kolkhozes avec Le bonheur d’Assia, aux conséquences de la Révolution russe dans Sibériade en 1977, ou encore aux effets de la perestroïka sur les campagnes en 1995 dans Riaba ma poule, le prolifique Andreï Konchalovsky se penche de nouveau sur l’histoire de son pays : Chers camarades ! relate un événement caché à la population russe jusqu’en 1992, celui de la répression sanglante d’une grève ouvrière et sa dissimulation par les autorités.

Par le prisme du regard de Lioudmila, l’URSS décrite par Konchalovsky apparaît comme déchirée par les conflits. Le plus évident d’entre eux est celui qui oppose les idées communistes et leur mise en œuvre concrète, inefficace et contradictoire, avec pour ultime preuve et conséquence le massacre des ouvriers grévistes. Les différents groupes constituant la société semblent tous s’affronter les uns les autres : le peuple contre le Parti, la municipalité contre l’État, le KGB contre l’armée… Ce sont enfin les générations qui se déchirent : le père de Lioudmila est un vieux cosaque ayant lutté avec l’armée blanche, Lioudmila elle-même se déclare staliniste, tandis que sa fille revendique un retour aux idées de Lénine, selon elle trahies par Staline (attitude plus en accord avec la remise en question de son mythe, déjà entamée par Khrouchtchev à l’époque). En résulte donc une société perpétuellement plongée dans la nostalgie, et par conséquent difficilement capable de se projeter dans la construction d’un rêve socialiste, présent dans toutes les bouches mais semble-t-il nulle part ailleurs. Avec Chers camarades !, Konchalovsky semble finalement montrer que non seulement la « fin de l’homme rouge » était inéluctable, mais que les conséquences de ce phénomène telles que décrites par l’autrice Svetlana Aleksievitch étaient déjà à l’œuvre dans la population bien avant l’effondrement du bloc soviétique : perte de repère, référence permanente au passé et aux dirigeants précédents, incompréhension des politiques menées par l’État et difficulté à se positionner par rapport à l’idéal communiste.

Avec sa superbe photographie en noir et blanc et ses cadres savamment composés, Chers camarades ! relève à la fois du récit historique et du portrait (d’une femme, d’une ville, d’une société). Le surgissement de la violence y est d’autant plus brutal qu’il vient faire voler l’ordre établi en éclat de l’intérieur – le premier tireur, embusqué dans la mairie, constitue tout un symbole. Le nouveau mode de fonctionnement d’Andreï Konchalovsky, financé par un oligarque russe acceptant de le produire à perte, semble loin d’avoir entraîné la moindre censure (question que nous nous étions posée à demi-mot l’an dernier devant l’étrange silence du réalisateur sur l’homosexualité de Michel-Ange). Le film s’avère donc sans doute plus actuel qu’il n’y paraît, en ces temps où le pouvoir russe aime atténuer l’horreur de la période soviétique, et où rétablir la vérité historique continue d’être un enjeu politique essentiel.

Chers camarades ! / D’Andreï Konchalovsky / Avec Yuliya Vysotskaya, Vladislav Komarov, Andrey Gusev / Russie / 2h / Sortie le 1er septembre 2021

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