La Fièvre de Petrov

Actuellement au cinéma

La Fièvre de Petrov: Semyon
        Serzin
Pendant que son ami Igor se ravitaille en vodka, Petrov fume une cigarette. © Hype Film

Une froide nuit d’hiver, Petrov a la grippe. Dans le bus qui le ramène chez lui, la fièvre altère sa perception : les improbables scènes auxquelles il assiste se produisent-elles réellement, ou bien ne sont-elles que le fruit de son imagination ? Le voyage s’annonce long et brumeux.

Rien au cinéma ne recrée la sensation du rêve aussi bien que le plan séquence. Qu’on pense à L’Arche russe (Alexandre Sokourov, 2002), entièrement filmé d’une traite et du point de vue subjectif du protagoniste ; son intention évidente était de nous mettre dans la peau d’un rêveur. Si La Fièvre de Petrov connaît des coupes, les nombreux plans séquences qui le composent forcent l’admiration, par leur longueur autant que par leur complexité : mouvements de caméra, changements de décor inattendus… Tout le film est une longue hallucination poétique et sensorielle, où les délires dus à la fièvre se mêlent à ceux causés par l’alcool, aux fantasmes et aux souvenirs.

Ces tours de force formels qui pourraient passer pour grandiloquents n’empêchent en rien le film d’être intime. Kirill Serebrennikov et ses acteurs savent exposer en à peine quelques images les sentiments profonds qui animent leurs personnages – un équilibre sans lequel le film, d’une durée assez conséquente, pourrait peut-être lasser, mais qui ici lui donne toute sa force.

Petrov ne se limite donc pas à une hallucination. Celle-ci, savamment structurée (notamment par certains motifs, des cachets d’aspirine, un vêtement…), est aussi des plus politiques, et par certains aspects rappelle les films d’Andreï Zviaguintsev dans sa peinture d’une Russie rongée par l’alcool (Léviathan, 2014) ou son portrait d’une mère n’aimant pas son enfant (Faute d’amour, 2017). Conséquence de ce climat délétère, une tentation pour la violence, qu’elle soit nihiliste ou réactionnaire, dirigée vers les autres ou vers soi-même : un passager regrettant l’époque du communisme appelle à un grand nettoyage ; un soi-disant génie incompris se donne la mort ; une femme lassée des hommes et de leur vodka s’imagine leur régler leur compte…  Les points communs avec Zviaguintsev s’arrêtent donc ici, car loin de la froideur du premier, le ton de Serebrennikov est particulièrement généreux, empreint de poésie délirante et d’humour macabre. La mise en scène fait preuve d’une formidable énergie, parcourue d’innombrables trouvailles visuelles (changements d’échelle, transitions imprévisibles, effets de montage…). On retrouve là par bien des aspects le style de l’excellent Leto (2018), précédent film du réalisateur, dont on retrouve quelques échos, quand un homme s’empare d’une guitare, ou qu’une soucoupe volante griffonnée sur un mur prend soudain son envol.

La Fièvre de Petrov / De Kirill Serebrennikov / Avec Semyon Serzin, Chulpan Khamatova, Yuriy Borisov / Russie / 2h25 / Sortie le 1er décembre 2021.

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