Nightmare Alley

Au cinéma le 19 janvier 2022

Cate Blanchett et Bradley Cooper. © Kerry Hayes/2021 20th Century Studios All Rights Reserved

Amoureux des outre-mondes, des trucages et des matières, ami des exclus et des freaks en tous genres, Guillermo del Toro signe son retour très attendu avec Nightmare Alley, quatre ans après La Forme de l’eau et son succès retentissant. Cette fois, exit le genre du conte ; del Toro lui préfère l’imaginaire hyper-balisé du film noir pour déployer une œuvre dense qui creuse ses obsessions et, conjointement, les réoriente.

Dans les années 1930, Stanton Carlisle, un vagabond qui traîne un passé trouble, rencontre par hasard un cirque forain. D’abord embauché comme homme à tout faire, il se lie d’amitié avec Zeena, une fausse médium, et Pete, son époux alcoolique. Auprès d’eux, Stanton s’initie à leurs trucs puis se rend à New York avec Molly, une jeune artiste dont il s’éprend, pour s’enrichir et peu à peu se perdre… Rigoureusement programmatique, le film s’engouffre avec délectation dans toutes les cases que son genre présuppose : années 30, ambiances nocturnes, lumières contrastées, antihéros miséreux et cupide en quête de réussite, femme fatale (blonde, bien sûr), flash-backs, références bibliques à gogo, bref, tout y passe. Si bien qu’il paraît difficile de bouder son plaisir, à condition bien sûr d’aimer ce cinéma que del Toro adore et respecte minutieusement.

Au-delà de l’hommage, certes un peu étouffe-chrétien, cette nouvelle adaptation du Charlatan de Lindsay Gresham (1946) est surtout l’occasion pour l’auteur d’affiner les contours d’une œuvre cohérente, dans laquelle l’imaginaire et l’artifice n’ont cessé d’être célébrés autant qu’interrogés. Construit en deux parties, selon le modèle de l’ascension et de la chute, le film oppose deux univers où le truc, le stratagème au service du spectacle, n’implique pas les mêmes effets. Le cirque, cet à-côté, apparaît comme un lieu d’enchantement, de distraction salutaire, en dépit de son étrangeté et de son amoralité. Quant à la ville, lieu symbolique de l’intégration sociale et de la réussite, elle est le théâtre d’un spectacle devenu mensonge, où la fiction est pernicieuse. Elle est aussi l’espace de la perte, scellée par une gorgée de whisky, du délitement social et familial, alors que le milieu forain affirme la potentialité d’une recomposition.

Seules constantes qui gangrènent le pays de l’Oncle Sam : la corruption et la misère humaine, auxquelles s’ajoute le mensonge du rêve américain, ou l’illusion de pouvoir s’affranchir de ses déterminismes. Par son fatalisme absolu, Nightmare Alley se distingue dans la filmographie d’un cinéaste qui a souvent entrevu par le rêve la possibilité d’une félicité. La nuit a chassé la lumière ; del Toro pénètre sans retenue l’allée du cauchemar.

Nightmare Alley / De Guillermo del Toro / Avec Bradley Cooper, Cate Blanchett, Rooney Mara / Etats-Unis / 2h31 / Sortie le 19 janvier 2022.

Une réflexion sur « Nightmare Alley »

  1. Aucune félicité ne sera effectivement accordée à Stanton Carlisle, faute à ses ambitions dévorantes, aux pièges qui s’ouvrent sous ses pas et dans lesquels il s’engouffre comme dans la gueule ouverte de quelque leviathan nocturne. Le monde forain aurait dû être sa planche de salut, mais l’appel de l’autre monde sera le plus fort, l’aspiration irrésistible d’un changement de classe. Il se laissera berner par ses propres tours.
    Tout cela est bien décrit dans le roman, et c’est peu dire que Del Toro parvient à donner à ce mauvais tour du destin un sens du grotesque, certes attendu et balisé comme beaucoup le lui reprochent, mais tellement fascinant.

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