Trois mille ans à t’attendre

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© Leonine

« Mon histoire est vraie, mais vous serez mieux enclin à y croire si je vous la relate comme un conte ». Curieux prélude que ce discours en voix-off qui érige la forme fantaisiste du conte en plus haut foyer du crédible et de la vérité. Curieux détail aussi que cette narratrice docteure en narratologie prénommée Alithea (Tilda Swinton), forme moderne du terme grec « alètheia » signifiant en français « vérité » ou « croyance tenue pour vraie ». Dès les premières minutes, le projet métanarratif de George Miller se découvre. Il sera principalement question de la fonction du récit dans Trois mille ans à t’attendre, de l’attrait qu’il suscite et de la puissance du mythe.

Tout commence par un voyage à Istanbul, ancienne Constantinople, cité renfermant bien des vestiges de la mémoire des hommes, carrefour millénaire de cultures et de légendes où l’indépendante et solitaire Alithea doit tenir une conférence sur le sens et l’héritage des anciens mythes. Au sortir de son exposé, celle-ci déniche dans l’une des quatre mille boutiques qui fourmillent dans la ville un flacon bicentenaire. Alors qu’elle tente de le nettoyer dans sa chambre d’hôtel, l’objet libère un Djinn (Idris Elba) qui, comme dans tout récit de Djinn, lui fait don de trois vœux. Mais la narratologue, qui connaît ses classiques, a conscience des périls qu’un tel présent suppose et refuse d’émettre un seul souhait. Afin de gagner sa confiance, le Djinn lui confie les récits de ses trois incarcérations, jalonnées sur trois mille ans.

Ainsi se déploie l’amplitude dramaturgique du film, selon une structure de récits enchâssés dont le premier modèle historique fut Les Mille et une Nuit qui, en tant qu’il inspira la nouvelle d’A.S Byatt – Le Djinn dans l’œil-de-rossignol (1994), que George Miller adapte ici – constitue sans nul doute la source originelle du métrage. Dans la chambre pâle et close, l’acte de raconter dilate le temps et l’espace, édifie un mille-feuilles enchanteur de couleurs luxuriantes, de décors, de formes et de personnages. De mots, bien sûr, qui tout puissants déferlent en continu sur ce livre d’images, en plusieurs langues, du grec ancien au perse, jusqu’à l’enivrement. De cette opulence narrative et du délice qu’on en tire transparaît le grand tour de force du cinéaste : parvenir à susciter la croyance du spectateur en un univers fictionnel entièrement construit sous le régime de la distanciation.

Chacun des aspects de la fable épico-romantique de George Miller manifeste sa fictionnalité ; par son architecture de récit à tiroirs, son recours à la métalepse, mais aussi par des répliques discrètes soulignant le caractère éculé de certaines situations, ou des trucages numériques qui semblent déroger sciemment au règles de la vraisemblance. Les teintes saturées de la photographie de John Seale, parfois confinant presque à la laideur, participent de ce dispositif qui tend à éprouver magistralement l’illusion consentie du spectateur, principe synthétisé par la formule de Mannoni : « Je sais bien que c’est faux, mais quand même, j’y crois ». Cette tension qui innerve le film, entre adhésion et distanciation, croyance et incroyance, interroge le sens et, in fine, la nécessité du récit fictif au sein du monde occidental technologisé. À l’aune de la modernité, quelle place reste-t-il au mythe ?

Quand le Djinn demande à une Alithea médusée qui était Albert Einstein, c’est en mage qu’elle le désigne. Signe des temps nouveaux, les scientifiques se montrent en nouveaux guides de nos existences. Ils ont tué les prêtres et les aèdes, devenant à leur tour les nouveaux et seuls légitimes professeurs de vérité. Avec intelligence, Miller met en scène la sempiternelle dualité entre « logos » et « muthos », les sciences et les lettres, sans jamais les mettre en concurrence. Complémentaires, tous les deux sont portés sur un trône en partage. La nature électromagnétique du Djinn apparaît comme un indice subtil d’une vision moniste qui postule la puissance idéelle comme une émanation de la matière, qui incorpore ensemble le réel et l’imaginaire. De là se réinvente la symbolique du Djinn. Traditionnellement roublard et fallacieux, le Djinn de George Miller éclaire, dévoile. Il devient la figuration allégorique du récit fictif, trop serré dans le peignoir de la modernité, menacé par les ondes du progrès scientifique, et qui, en dépit de sa valeur vue comme non essentielle (Miller ne manque pas de filmer Tilda Swinton masquée, détail ô combien signifiant) affirme sa nécessité en tant que délivreur de savoir, porteur de vérités intimes et universelles.

C’est le sens de l’amour qui relie les deux personnages. Les histoires du Djinn révèlent à Alithea sa vérité enfouie. Souvent filmés dans – et sur – le même plan, ils se présentent chacun comme le reflet de l’autre. Miller fait d’abord s’alterner leurs récits : aux récits légendaires de la divinité antique répondent deux récits réels, biographiques, de la narratologue. Il y a du Paul Ricoeur à travers cet échange d’histoires, lesquelles s’illustrent comme des modes narratifs similaires. Récit fictif et récit biographique offrent tous deux une nouvelle expérience du temps, selon qu’ils reconfigurent sa dimension. C’est ainsi que le film atteint sa profondeur cosmologique, suggérée notamment par la constante du chiffre 3. Il donne à voir toute construction narrative comme une parcelle d’une immense « mosaïque », pour citer Alithea, qui contient toutes les autres, nous reliant ensemble dans le tissu de l’éternité. Et la fiction sauva du vide. Avec Trois mille ans à attendre, George Miller prouve sans conteste son talent de conteur en bâtissant son propre mythe où, tel Eros et Psyché, Alètheia et Muthos apparaissent réunis sous les lois d’un hymen indéfectible.

Trois mille ans à t’attendre / de George Miller / Avec Tilda Swinton, Idris Elba, Aamito Lagum, Nicolas Mouawad / Australie, USA / 1h48 / Sortie le 24 août 2022.

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