Revoir Paris

Actuellement au cinéma

© Pathé Distribution

Dans son précédent film Proxima (2019), Alice Winocour s’emparait de ce qui est devenu un genre cinématographique à part entière, le film d’astronaute, pour mettre en scène un drame autrement plus intime que ce que son schéma générique présuppose d’ordinaire, loin de tout enjeu scientifique ou de survie, celui de la douloureuse mais nécessaire séparation d’une mère et sa fille. Si Winocour congédiait alors l’attrait du spectaculaire pour ne montrer que l’exigeante phase de préparation au voyage spatial, c’est cette fois-ci à l’après, aux séquelles d’une catastrophe, qu’elle dédie son récit et sa caméra dans Revoir Paris.

De ce qu’un film inspiré des attentats du 13 novembre aurait pu raconter, la cinéaste prend de nouveau le chemin le moins racoleur, et on lui en sait gré, l’histoire récente des attentats se révélant non pas comme le sujet mais comme le ferment du questionnement qui intéresse vraiment Winocour : Comment se relever d’un traumatisme ? Ou comment reconstruire ce qui a été brisé ? Et ce qui s’avère ici principalement brisé, c’est la mémoire de Mia (Virginie Efira), rescapée d’un attentat dans une brasserie, dont elle ne se souvient que par fragments. C’est la seule enquête du film, une enquête mémorielle et initiatique d’abord vécue comme une errance psychologique qui semble évoquer les configurations esthétiques et narratives du cinéma néoréaliste, où le monde subjectif se fond dans la réalité objective, où le personnage n’est réduit qu’à l’état de spectateur d’un monde sur lequel il n’a plus aucune prise, en tant que les situations auxquelles il se confronte le débordent de toutes parts.

Winocour érige bien un univers mental similaire. Mia apparaît débordée non seulement par l’ampleur du bouleversement vécu, mais aussi par une réalité dont le visage est la ville de Paris, et qu’elle perçoit autrement, hantée par les effractions réminiscentes du drame. Par vagues impromptues, au gré d’indices sensoriels, le passé submerge la texture du présent dans Revoir Paris, où la perception du monde est essentiellement vécue comme « contemplation mentale du réel » (Deleuze, Cinéma 2 : L’Image-Temps, 1985). Les séquences de déambulation, les lents travellings et les plans aériens connotent le statut flottant du personnage. Détail subtilement irréel : Mia porte durant l’entièreté du film une tenue identique, signifiant sa situation comme projetée hors du temps et du monde, dans un espace autre et néanmoins contigu, à la fois présent et absent, fantomatique.

Une séquence saisissante traduit la crise intérieure et ineffable de Mia, celle où, revenue sur les lieux de l’attentat, celle-ci découvre une photographie prise en selfie par un couple tué le soir de l’attaque, et sur laquelle on aperçoit son reflet en arrière-plan. Ainsi se manifeste à l’image le hiatus entre le corps et l’esprit, le réel et sa perception, source de la condition spectrale d’un personnage arraché à son passé, soit une part de son identité. Voilà pourquoi s’affirme aussi fermement le besoin de raccommoder ce qui a été rompu, afin qu’une vie au présent soit de nouveau possible. Ce drame existentiel complexe, Winocour le déploie en un geste cinématographique d’une stupéfiante limpidité. Sans doute est-ce la marque des grands metteurs en scène, de parvenir à exprimer lisiblement des idées et des sentiments profonds.

Dans Revoir Paris comme dans ses œuvres antérieures, cette impression résulte d’une approche lyrique du récit et de l’esthétique, qui émeut sans sensiblerie. La musique ambiante électro gothique d’Anna von Hausswolff nimbe le film d’une certaine poésie, laquelle émane avant tout d’un second aspect fondamental : la nécessité du rapport à l’autre comme agent de la reconstruction et de la conquête de soi, qui se révèle au diapason des voix multiples, de tous les récits familiers de celui de Mia. Le motif de cette ouverture d’un récit individuel vers la polyphonie et la conscience d’une expérience partagée ne pouvait être autre que la main et son sens inhérent, le toucher, que Winocour ne se lasse jamais de filmer. Rarement ce motif n’aura revêtu à ce point son acception « merleau-pontyenne », celle qui fait de la main l’espace du lien où peut se ressentir collectivement « la blessure du monde ». Il fallait bien un film aussi beau et lumineux pour vivre, se souvenir et refermer ensemble la plaie que la barbarie nous infligea 7 ans plus tôt, sous le ciel noir et froid de la ville de Paris.

Revoir Paris / De Alice Winocour / Avec Virginie Efira, Benoît Magimel, Grégoire Colin / France/ 1h45/ Sortie le 7 septembre 2022.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :