Saint Omer

Actuellement au cinéma

© Les films du losange

Le dernier film d’Alice Diop, Nous, témoignait bien plus d’une envie de maîtriser le réel que de le capter ; il n’est donc pas étonnant de retrouver la réalisatrice à la direction d’une première fiction, doublement récompensée à Venise en septembre dernier. 

L’ancrage documentaire de la cinéaste se ressent, en témoignent les scènes en famille qui sont d’une authenticité remarquable. Le film déjoue les codes habituellement associés aux films de procès : pas de témoin surprise, de retournement de situation ou de défense enflammée. La première audience est montrée dans son intégralité, de l’installation des jurés à la levée de la séance, et se déroule dans le calme. Ce rapport réaliste au temps s’accompagne d’une mise en scène austère, majoritairement composée de longs plans fixes sur les visages des personnages, avec un montage laissant une grande place aux silences. Pendant la première heure, le spectateur n’a pas l’impression de regarder un film mais d’assister à un procès : le parti-pris séduit, et l’émotion est d’autant plus intense qu’elle est contenue. Le jeu n’est pas totalement réaliste, on sent que les acteurs récitent leur texte, mais ce léger décalage n’a rien de dérangeant et empêche toute dérive mélodramatique.

Cette sobriété esthétique est accompagnée d’une absence totale de manichéisme. Alice Diop aborde frontalement la question de la banalité du mal, posant un regard sans jugement sur cette femme jugée pour infanticide : elle n’est pas montrée comme une folle et la caméra braquée sur son visage force l’identification. Son récit est certes traversé de sentiments contradictoires, mais c’est également le cas de son mari, que l’on peine à cerner. La protagoniste, femme noire et future mère, est troublée par cette confrontation : serait-elle capable de commettre une telle atrocité ? L’absence d’explication concrète sur ce geste assassin empêche d’y répondre. À ce questionnement tortueux s’ajoute le poids des déterminismes culturels et familiaux, qui laissent des traces sur plusieurs générations.

Si le message et la démarche sont particulièrement louables, le film abandonne toute subtilité dans sa seconde moitié, comme si Alice Diop voulait se conformer aux exigences de la fiction. L’émotion intériorisée laisse place aux crises de larmes. Alors que la première audience était montrée dans son intégralité, les suivantes sont coupées selon les besoins de la dramaturgie. Le découpage se fait plus présent et les enjeux sont explicités par les dialogues ; on passe d’une émotion subtile mais intense à une émotion bien plus forcée et facile. C’est d’autant plus dommage que la première moitié laissait supposer un grand film, et mérite à elle seule le visionnage de Saint Omer. Quoiqu’il en soit, une chose est sûre : la filmographie d’Alice Diop prend un tournant passionnant.

Saint Omer / De Alice Diop / Avec Kayije Kagame, Salimata Kamate, Guslagie Malanda et Xavier Maly / 2h02 / France / Sortie le 23 november 2022.

Auteur : Corentin Brunie

Grand admirateur de Kieślowski, Tsukamoto, Bergman et Lars Von Trier, je suis à la recherche de films qui me bousculent dans mes angoisses et me sortent de ma zone de confort. Cinéphile hargneux, j’aime les débats passionnés où fusent les arguments de mauvaise foi. En parallèle de l'écriture de critiques, j’étudie le montage à l’INSAS et je réalise ou monte des courts-métrages à côté.

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