L’immensità

Actuellement au cinéma

© Pathé Films

Sur les toits de Rome, une hostie est tendue vers le soleil :  »le corps du Christ. Amen. » Hostie après hostie, un jeune garçon espère – un miracle, un nouveau corps, une transmutation, qui lui permette d’abandonner  »Adriana », ce prénom qui le suit partout, et de devenir  »Andrea », l’homme qu’il est. Tout ce qu’il reçoit, c’est une crise d’asthme.

Avec L’immensità, Emanuele Crialese revient sur son enfance à Rome dans les années 1970. Une famille vit dans un grand appartement, non loin d’un terrain vague couvert de roseaux. Le père est souvent absent ; quand il revient, tout est silencieux. On ne parle pas des autres femmes, même quand elles viennent frapper à la porte de l’appartement. La mère, magnifiquement incarnée par Pénélope Cruz, s’occupe de ses trois enfants et de la maison. Mais elle préfère danser, jouer, courir avec son aîné dans la foule, braquer un tuyau d’arrosage sur sa famille, même lorsque le temps du jeu est passé et qu’elle se retrouve seule avec son rire un peu trop tendu. Derrière le terrain de roseaux se cachent des logements d’ouvriers, et surtout Maria, qui ne connaît d’Andrea que son nom choisi. Tout cela se mêle dans une grande fresque semi-autobiographique qui a le goût doux-amer de ces souvenirs à demi-effacés et pourtant marqués au fer rouge dans la mémoire.

Ce qui ressort le plus de ces photographies anciennes, c’est bien la relation entre la mère et son aîné. Le premier plan sur Carla s’attache à nous montrer sa beauté ; de ses yeux bordés de faux cils à ses lèvres maquillées, nous la voyons comme la voit Andrea. Parfaite, hors du temps et du monde, objet d’amour inconditionnel mais aussi symbole d’une féminité qu’Andrea ne pourra jamais atteindre. Elle semble la mère idéale, qui danse avec ses enfants et refuse de les frapper. Andrea la défend farouchement de tous les hommes qui la veulent, et en retour se laisse protéger, accepte de ne pas aller derrière les roseaux et de se faire appeler Adriana. Mais quelque chose sonne faux dans le sourire de Carla, plus proche du monde des enfants que de celui des adultes, prise au piège de son ennui et d’un mari infidèle qui n’a pas la force de divorcer. Ses jeux sont ceux d’un oiseau qui tente de retrouver sa liberté, jusqu’à se briser les ailes contre les bords de sa cage.

La liberté, on la trouve dans l’imagination des enfants. Le film est rythmé par les retrouvailles de la famille, et des cousins qui explorent des souterrains et se faufilent sous les tables des adultes. À l’image de sa mère, Andrea cherche un remède aux limites du monde.  »Vous m’avez mal faite, » dit-il à Carla.  »Je suis un extraterrestre. Je viens d’une autre planète. » Les extraterrestres, ce sont les chanteurs à la télé, qui jouent des normes de genre et prêtent leurs voix à Andrea quand il chante devant un public immense son amour disparu. Le film ressemble à ces rêves ; pas entièrement réel, flottant d’une scène à une autre, abandonnant un personnage pour en retrouver un deuxième sans retourner ensuite au premier. Tout est dessiné par touches légères, en souvenirs dont la continuité a été perdue avec les années passées. Le rythme discontinu n’est cependant pas assez tendu pour porter jusqu’au bout un film qui s’essouffle dans sa deuxième partie, et qui n’atteint pas toujours la poésie à laquelle il aspire. Mais les scènes demeurent comme autant de fragments nostalgiques d’une époque où le monde ne faisait pas encore entièrement sens, et dont les contours étaient dessinés uniquement par le visage d’une mère et la certitude d’une identité marquée.

L’immensità / D’Emanuele Crialese / Avec Pénélope Cruz, Vincenzo Amato, Luana Giuliani / Italie / 1h37 / Sortie le 11 janvier 2023.

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