
Scénariste, réalisateur et interprète du film Des os et des noms, Fabian Stumm était cette semaine à Paris pour présenter son premier long-métrage, dans le cadre du festival Chéries-Chéris.
Le film parle de l’art comme d’un exercice assez thérapeutique : il faut écrire, jouer et mettre en scène pour reprendre contrôle sur ses émotions et les extérioriser. Est-ce que faire ce film avait ce but là pour toi aussi ?
Exactement, oui. Je travaillais avant sur un sujet différent mais plus couteux et en temps de COVID difficilement réalisable. Je me suis donc dit qu’il serait sans doute plus simple de monter un film plus intimiste. Il se trouve que je sortais d’une rupture assez douloureuse et, même si ça n’était pas forcément conscient, avec le recul je réalise que j’ai fait ce film pour m’en remettre. J’ai eu cette envie, ce besoin de définir et de réfléchir à ces choses qui me font peur ou qui me font du bien. Ces choses de ma vie qui sont saines et celles qui sont plus fragiles. Je voulais aussi raconter l’histoire de deux hommes qui s’aiment et qui se parlent, qui discutent, qui communiquent beaucoup. En tant qu’homme queer, comédien, vivant à Berlin c’est une représentation du couple que je voyais assez peu, en Allemagne en tout cas.
Est-ce aussi pour ça que tu as voulu jouer le rôle principal, pour que le projet soit totalement cathartique ?
Au début, ça me faisait un peu peur de jouer ce rôle et j’ai remarqué que, dans ma profession, lorsque quelque chose me fait peur ou m’intimide c’est qu’il y a une nécessité de le faire. De comprendre pourquoi ça me fait peur. Ça m’intéresse beaucoup de voir à l’écran quelqu’un surmonter quelque chose. Généralement, c’est très difficile pour moi de me regarder jouer mais cette fois-ci, pour la première fois, c’était plus facile. Je crois que c’est parce que c’était très naturel, rien n’était forcé. Il n’y avait pas cette distance qui peut se créer lorsque, en tant que comédien, je veux plaire à un autre metteur en scène. Là je devais jouer quelque chose que j’avais déjà beaucoup travaillé avec Knut Berger. Et j’étais en adéquation avec mes envies, aussi bien en tant que cinéaste qu’acteur.
Est-ce que le processus de casting est plus laborieux lorsque tu es à la fois réalisateur et acteur, car tu dois trouver non seulement des partenaires de jeu mais aussi des comédiens que tu prends plaisir à filmer ?
J’avais déjà certains des acteurs en tête lorsque j’écrivais le scénario, notamment Knut Berger. Marie-Lou Sellem aussi, c’est une actrice très connue en Allemagne, que j’adore et avec qui je voulais absolument faire ce film. C’était important pour moi d’avoir des partenaires à qui je faisais confiance. Il y a acteurs et acteurs, tu vois ce que je veux dire ? (rires) Il y a des acteurs qui prennent plus de place que d’autres, et je le comprends tout à fait mais pour ce projet là, je voulais que tout le monde soit sur le même niveau, qu’il n’y ait pas de hiérarchie. Ils l’ont tous compris immédiatement et ne l’ont jamais remis en question donc l’ambiance était très chaleureuse. Magnús Mariuson était quant à lui un des acteurs pour lesquels il y a eu un casting car je ne le connaissais pas. C’est quelqu’un qui apportait quelque chose de très différent dans cet univers, avec son air un peu surfeur ! Nous avons fait des essais ensemble et il s’est avéré vraiment très facile de jouer avec lui. En plus, les rôles qu’il joue d’habitude sont assez différents donc il était, lui aussi, très heureux de pouvoir participer à ce projet. Cette cohésion d’ensemble était importante pour moi. Le tournage s’est fait très rapidement, en seulement trois semaines, mais nous n’avions pas besoin de plus. Justement car tout le monde se faisait confiance, et parce que les autres acteurs savaient exactement le ton que je cherchais.
Il y a quelque chose d’assez théâtral dans le jeu des acteurs car ils prennent le temps de parler et de s’écouter, la caméra n’entrave jamais les dialogues. Es-tu conscient de cette influence du théâtre sur ton film ?
Pour ce film là, je voulais laisser le temps aux acteurs. Je leur répétais souvent que je ne voulais pas qu’ils se jettent sur le public mais qu’ils laissent aux spectateurs la possibilité de se rapprocher d’eux avec leur propre rythme. Les scènes sont effectivement assez théâtrales dans le sens où les plans sont souvent larges et donc, dès lors qu’on fait un gros plan, cela a un sens, ça n’est jamais gratuit. Et puis tout simplement parce que je voulais prendre le temps de parler de ces sujets là : le deuil et les amours brisées.
Au sein des plans, le rythme est effectivement assez lent et théâtral mais montage en vignette vient leur donner une impulsion purement cinématographique.
J’avais fait moi-même un premier montage de ces vignettes puis j’ai travaillé avec Kaspar Panizza un jeune metteur en scène et monteur extrêmement talentueux. Son apport sur le film a été à la fois crucial et subtil. Je lui dois beaucoup ! Certaines scènes au début du film étaient encore plus longues et il m’avait dit qu’il comprenait ce que je voulais faire mais qu’il fallait penser au spectateur. Ce que je refusais de faire au début car je considérais que c’était mon film, et que si le spectateur n’aimait pas c’était son problème mais il m’a fait comprendre que l’inverse était important. C’était un processus très émouvant. On ne se connaissait pas avant ce projet et en montant on a beaucoup échangé sur les histoires d’amour, les ruptures, la perte et tous ces thèmes que le film traite. La post-production du film était assez éprouvante mais c’est aussi à ce moment là que nous avons appris qu’il était sélectionné à la Berlinale et cela nous a vraiment donné un boost de confiance ! Là, je viens de terminer la post-production de mon deuxième long-métrage et je sais maintenant mieux canaliser mon énergie, rester plus calme.
Les positions des personnages à l’intérieur du cadre sont assez figées, sauf dans la scène de fin où Josie danse. Avais-tu dès le départ cette fin en tête ?
Oui, j’ai toujours voulu que ce soit la dernière scène et c’est aussi la dernière qu’on a tourné. Quand j’ai écrit le scénario j’avais déjà l’image de cette fille qui danse et qui se libére. Elle se jette dans l’air et le film se termine. Je me rappelle avoir pleuré lorsque nous avons tourné cette scène. Elle était tellement belle. Et puis, même si la petite Alma Meyer-Prescott a adoré faire le film, comme tu disais, elle devait toujours faire attention à ne pas trop bouger pendant les scènes alors là, je lui ai dit que c’était le moment pour tout lâcher, c’était vraiment très mignon !
Comme ces petites touches de mouvement, il y a, dans le cadre, des touches de couleurs qui prennent la forme d’affiches, de photos ou de cartes sur les murs. Ce sont des références spécifiques ?
Ce sont des références très personnelles. Tous les accessoires sont des choses liées à ma vie ou à la vie des gens proches de moi. En ressassant tout ça quand j’ai débuté le film j’étais très triste et quand je l’ai terminé, beaucoup moins. Il y a une citation de Joan Didion qui dit qu’elle écrit pour se souvenir de ce qu’elle était. Quand j’avais lu ça, il y a des années, ça m’avait beaucoup touché. C’était toujours dans ma tête pour ce film, de me rappeler des choses qui me sont chères : il y une affiche de Claude Sautet ou des livres d’Annie Ernaux. Quant à la couleur, j’adore les films français des années 70, je m’y sens comme chez moi ! Quand je regarde César et Rosalie, par exemple, ce bleu a un effet très nostalgique sur moi, cela me rappelle mon enfance. Donc pour Des os et des noms, j’avais fait un grand cahier avec des couleurs, des images de films ou encore des musiques, une playlist pour chaque acteur. Je ne sais pas si je vais faire ça pour tous les films car je ne veux pas qu’ils soient tous forcément un album intime comme celui-ci. Mais là c’était très important qu’il soit à la fois extrêmement personnel tout en étant le plus universel possible. En ce qui concerne le cadre, on avait beaucoup discuté avec le directeur de la photographie avant. Nous avions mesuré le placement de la caméra par rapport à celui des acteurs et de l’arrière plan. C’était un peu comme si nous avions un livre de coloriage : les lignes étaient déjà fixées et nous ajoutions la couleur au fil du tournage.
As-tu écrit le film en allemand et en français justement par amour du cinéma français ?
Je suis passionné par la langue française, le cinéma français et la littérature française. Ado, je me suis toujours dit que j’étais né dans le mauvais pays… Je me sens si bien en France. Il y a une sorte de sorte de cliché comme quoi les français sont un peu désagréables et je sais que ça n’est pas le cas, donc avec Marie-Lou Sellem, qui est à moitié française, c’était très drôle de jouer avec ça. De faire d’elle un personnage presque masculin, finalement. On en a beaucoup discuté car, en tant qu’actrice, elle a rarement la possibilité, ou plutôt la permission, de jouer un rôle féminin aussi fort que celui là, qui ne s’excuse pas, qui va droit au but. Mais on sent que ça n’est bien sûr pas un monstre non plus, elle cherche simplement à atteindre quelque chose. Tout était très écrit sauf la scène du casting ou je l’ai laissée improviser un peu. Mais j’étais très touché car tous les acteurs m’ont dit que c’était un des tournages les plus faciles étant donné que le texte avait été écrit pour eux, c’était une langue qu’ils connaissaient, c’était leur propre langue.
Comme la langue, le ton varie souvent, de tragique à comique, pourquoi avoir voulu insuffler un peu de légèreté à ces thèmes difficiles ?
Je voulais que l’humour casse constamment cette tristesse, cette gravité. Quand j’ai débuté dans l’écriture et la réalisation, j’ai toujours cru que j’allais devenir quelqu’un qui faisait des drames très sombres. Parce qu’enfant j’étais plutôt attiré par ces films là. Mais ma soeur m’a toujours dit que j’étais très drôle dans la vie et qu’elle ne comprenait pas pourquoi je m’obstinais à exclure la comédie de mes films. Et avec celui-ci, je me suis rendu compte que c’était justement ce mélange qui me plaisait. C’est celui que fait Nanni Moretti ou Valeria Bruni Tedeschi et c’est un cinéma qui me touche beaucoup. C’est libérateur de se permettre de trouver à rire dans ces thèmes là. C’est comme dans la vie, c’est sans cesse un mélange. C’est pourquoi je suis très heureux de voir les réactions du public devant ce film, qui vont du rire aux larmes.
Propos recueillis par Chloé Caye, le 27 novembre 2023.