Les Carnets de Siegfried

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© Condor Distribution

En nous quittant en octobre 2023, le cinéaste Terence Davies nous laisse Les Carnets de Siegfried, œuvre testamentaire et crépusculaire sur le poète Siegfried Sassoon. Bien qu’on aurait aimé qu’il ne soit pas le dernier, le film constitue finalement presque un long-métrage somme de tous ceux du réalisateur. Les thèmes qui lui sont chers – la mémoire, la guerre, la souffrance psychique ou la religion – y sont déployés avec une absolue maîtrise, faisant des Carnets de Siegfried un film qui, dans sa retenue, atteint des sommets.

Le titre du film est plus qu’évocateur : le cinéaste nous plonge dans les mots de Sassoon (que Jack Lowden incarne superbement). La finesse d’écriture de Davies permet de mettre en lien deux formes d’écriture et de parole pour répondre à deux types d’image : la poésie de la guerre et la prose mondaine ; les images d’archives et la reconstitution d’un quotidien. L’importance accordée aux mots, à leur emploi et à leur rythme font que dans Les carnets de Siegfried, l’adieu violent d’un amant peut être aussi tragique que la description du cadavre d’un camarade de bataillon. Mais il y a l’humour aussi – Angleterre oblige – qui camoufle ; le cynisme qui cache la frustration. Terence Davies éradique de son film toute trivialité. Dans chaque parole, il y a une forme de gravité, de pesanteur, qui, paradoxalement, offre au film ses plus belles envolées lyriques. À l’image de son protagoniste, qui préfère s’enfermer dans le mutisme le plus complet plutôt que de dire ce qui n’a pas vocation à être prononcé, le film construit son récit avec une éloquence rare. 

Et sa précision formelle est toute aussi troublante. Soirée mondaine ou attaque guerrière sont chorégraphiées avec une même minutie et l’on y voit le personnage de Siegfried à l’étroit, constamment entravé dans sa gestuelle. La guerre est faite de complications, d’images granuleuses, de corps en décomposition mais la paix, si simple, se trouve dans chaque poignée de main. Un geste anodin, que le cinéaste sublimera tout au long de son film. Sassoon, qui rêve d’atteindre l’immortalité, devient ici un personnage complètement évanescent. Car l’œuvre de Terence Davies est faite d’êtres et d’images qui s’évaporent. Les plans fondent les uns dans les autres, se succédant selon une logique à la fois rigoureuse et sensible. Le cinéaste s’érige en maître du temps, le fait accélérer ou ralentir, pour accentuer le désarroi de ces personnages, trop jeunes pour être soldats puis trop âgés pour être insouciants.

Le temps file mais demeurent dans leur yeux la même tristesse, la même mélancolie, la même rancœur, la même absence. Une absence qu’ils se sont confectionnée, pour se protéger : Siegfried doit s’extraire du monde pour le supporter. Cette distance des personnages avec leurs propres souvenirs, cauchemars et espoirs prend forme avec une dissociation entre le premier et l’arrière plan. Les personnages deviennent alors eux-mêmes spectateurs des images qu’ils génèrent. Le premier et l’arrière plan s’alternent et se transforment continuellement, donnant à la vie de Siegfried un aspect complètement insaisissable.

« Tant de morts, trop de morts » : ce qu’il reste de Siegfried et de la terreur qui le hante se trouve dans le plan final. Plus d’illustrations de la parole, plus de contrechamps, toute image alternative disparaît. Il ne reste que lui et ce qu’il a vu. Mais ce qu’on ne nous donne plus à voir dans le film, apparaît sur son visage : au fond de ses yeux écarquillés ou au recoin de ses lèvres crispées. De ce visage contorsionné déborde la peur qu’on ne peut pas dire et dégouline la tristesse qu’on ne peut pas montrer. Un plan final qui achève de faire des Carnets de Siegfried un dernier film parfaitement déchirant.

Les Carnets de Siegfried / De Terrence Davies / Avec Jack Lowden, Simon Russell Beale, Jeremy Irvine, Peter Capaldi et Kate Phillips / 2h17 / Sortie le 6 mars 2024.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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