
Qui de mieux que Kirill Serebrennikov pour mettre en scène un homme au bord de la folie ? Plutôt que de s’enliser sur les sentiers rebattus du biopic traditionnel pour évoquer la vie d’Edouard Limonov, Serebrennikov emprunte un chemin de traverse par lequel il construit un portrait parcellaire et protéiforme. Guidé par une énergie punk, le cinéaste signe une ballade libre, fidèle à son acception poétique et qui puise dans cet art son esthétique surréaliste marquée par une utilisation inspirée et fascinante du collage d’images et de sons, du rythme et de la collision de différents régimes d’images.
Si des images d’archives s’insèrent entre certaines séquences fictives et laissent entrevoir une approche documentaire dans la construction du portrait, elles s’avèrent n’être qu’illusoires. Le cinéaste russe présente un avatar d’Eddie qui, dans la scène liminaire du film, enfile un costume pour jouer Limonov. Comme si pour saisir l’essence et la nature secrète de Limonov, il fallait le filmer d’abord comme un acteur qui se met en scène. La débâcle politique du personnage au mitan des années 2000 est survolée par ce long-métrage qui s’attarde davantage sur les années de lose new-yorkaises de cet artiste consumé par une fièvre obsessionnelle de succès. Iconiser Limonov en artiste raté : tel est l’horizon que s’impose cette ciné-ballade.
Habile dans le jeu des paradoxes, le cinéaste russe présente dès l’ouverture un Limonov pétri de contradictions, qui refuse d’endosser à la fois l’étiquette soviétique et celle de dissident lorsqu’il se confronte à la presse russe, quitte à nourrir délibérément quelques confusions. Il cherche de cette manière à incarner une voie qui soit purement la sienne, défiant les schémas binaires du monde occidental. En cela, il apparaît comme un électron libre, guidé par son hubris d’artiste qui refuse de se laisser enfermer dans un rôle et écarte (littéralement) les cadres et le carcan dans lequel on veut le confiner.
Pour mieux cerner le kaléidoscope identitaire du personnage, le récit se déploie en chapitres, guidés par des titres évocateurs tels que « Révolution », « Patrie », « Guerre », tous caractérisés par des codes visuels spécifiques. Ce chapitrage nous mène à travers les âges de Limonov, et nous ballotte de Kharkiv à New York, de Paris puis de retour en URSS, au seuil de la Perestroïka. Les années s’égrènent, et Serebrennikov saisit le flux du temps avec virtuosité, faisant du passage des décennies une danse tourbillonnante, comme si chaque époque de sa vie était une scène à traverser et chaque lieu un décor à percer.
L’hétérogénéité formelle du film entend donc nous mettre au contact du chaos de la vie de cet écrivain en fuite, perdu au milieu de lui-même. Ce chaos, Serebrennikov le dirige avec une maîtrise qui rappelle certaines œuvres russes où l’excès domine : tout y est démesuré, interminable, profondément fracturé. À l’instar de son personnage, en perpétuelle mutation, qui se fait tour à tour voyou révoltionnaire, poète suicidaire, bohémien, butler, auteur choyé à Paris, avant de participer à la création du Parti national bolchévique en Russie, le film adopte cette identité disruptive, donnant le sentiment de se mouvoir sans fin. Un film habité donc, qui déploie tout un monde imaginaire en exploitant une grammaire visuelle qui a forgé la renommée du cinéaste. Comme dans ses précédentes réalisations, des procédés empruntés à l’animation et à l’univers du roman graphique s’infiltrent dans les prises de vues pour redoubler le réel d’éclats fantasmatiques. On a plus que jamais le sentiment que Kirill Serebrennikov a trouvé un personnage taillé pour son cinéma, destroy et schizophrénique.
Par-delà la fulgurance plastique du film, il faut rendre grâce à l’interprétation de Ben Whishaw en phénoménal caméléon. Il n’y a qu’à voir comment son portrait se fond au milieu d’images d’archives du vrai Limonov. C’est tour à tour un enfant obtus, une bête libre qui s’ébat et vocifère contre toutes les sociétés et un mutin déprimé en manque de reconnaissance. Il est seulement regrettable que ce pourfendeur de la culture occidentale s’exprime en anglais.
Limonov, la ballade / De Kirill Serebrennikov / Avec Ben Whishaw, Viktoria Miroschnichenko, Tomas Arana / 2h13 / France-Espagne-Italie / Sortie le 4 décembre 2024.