Nosferatu

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© Universal Pictures France

Sortie officieusement des lignes du Dracula écrit par Bram Stoker, la silhouette de Nosferatu hérite de ses origines bâtardes. Face aux statures “officielles”, stoïques et droites de Bela Lugosi, Christopher Lee ou encore Gary Oldman, les comtes Orlok portés par Max Schreck et Klaus Kinski se voient dotés d’un physique plus ingrat, rachitique et faiblard. Le choix de Bill Skarsgård comme nouvelle figure vampirique a tôt fait de mettre la puce à l’oreille.

Exit les corps naturellement singuliers de ses prédécesseurs, place à un physique hollywoodien, jeune et taillé dans le marbre, grimé sous le maquillage et un faux accent pour tenter de simuler la monstruosité. Ce choix, qui pourrait sembler anodin, cristallise pourtant tout le problème de cette nouvelle démarche bénigne ; là où Murnau et Herzog pouvaient compter sur la présence de leur antagoniste, support autour duquel déployer leur découpage, Eggers se trouve contraint de placer la mise en scène sur le devant de la scène, comme pour masquer — par le hors-champ, par un jeu d’ombre — l’incapacité horrifique que suscite sa créature.

Pour créer la terreur, ce n’est plus la sobriété figurale qui prime, mais l’effet comme principal et unique objectif. À l’instar de Denis Villeneuve et ses récents Dune, c’est en quelque sorte une “machine-cinéma” qui se déploie devant nous, techniquement merveilleuse mais incapable de s’adapter à la séquence et à ses exigences. Nosferatu joue toujours sur la même note, sur un fil tendu où chaque plan se doit d’impressionner, par un mouvement de caméra bien senti, une performance actorale ou un effet sonore tapageur, parfois en dépit de son propre récit, qui apparaît devancé par le regard du cinéaste.

La fuite de Thomas Hutter du château d’Orlok — élément récurrent à chaque adaptation — en atteste : ce n’est plus une descente en rappel mais une chute, mouvement non plus accompagné par la caméra mais prévu par celle-ci à l’aide d’un rapide travelling. Lorsqu’Ellen craint ainsi “être l’objet des désirs d’un autre”, c’est le problème esthétique qui s’exprime ici même dans une sorte de mise en abyme assez cocasse. Le véritable vampire de toute cette histoire se cache derrière la caméra, vampirise ses personnages et ses acteurs, leur ôtant toute liberté par – comble de l’ironie hollywoodienne – la signature d’un contrat.

Au regard de la production horrifique actuelle, qui tend à revenir à une forme agréablement régressive et modeste avec les récents Terrifier 3 ou Smile 2, la posture de Nosferatu accuse d’un snobisme malhonnête. Ce nouveau maniérisme opère comme la concurrence dite “populaire” – jumpscares, CGI, musiques dictant l’émotion – mais se garde du simple plaisir que peuvent procurer de tels codes, en redoublant de sophistication et de coquetterie. Les rares réussites se trouvent alors dans les interstices, lorsque le cinéaste renoue avec la simplicité d’un jeu d’ombre ou assume le grand-guignolesque d’un exorcisme, mais rappellent pour autant la cruelle incapacité qu’a Eggers à trouver son ton, partagé entre l’envie d’épure à la Murnau ou l’excentricité formelle du Dracula réalisé par Coppola.

Pour asseoir alors sa différence, Nosferatu plonge plus-que-jamais dans un mal prégnant, qui existe avant même que les premiers logos n’apparaissent. Cette noirceur totale, qui transforme chaque protagoniste — du vil patron aux gitans en passant par Herr Knock — en êtres spleenétiques, se retourne très vite contre le projet. Si Eggers se plaît à refuser la naïveté de son couple principal, dont la possession traduit désormais une sexualité frustrée, il coupe à cette occasion le romantisme au profit d’un déterminisme adolescent, empêchant au spectateur la possibilité d’avoir foi en ces personnages, en leur amour et en leur potentiel salut. Lorsque le soleil se lève à nouveau sur le petit village portuaire et qu’Eggers tente de retrouver in fine la dimension tragique de son récit, Nosferatu ne dévoile que l’énième preuve d’un projet qui, à force de chercher l’impact, provoque la plus plate indifférence.

Nosferatu / de Robert Eggers / Avec Lily-Rose Depp, Bill Skarsgård, Willem Dafoe, Nicholas Hoult, Emma Corrin, Aaron Taylor-Johnson / 2h12min / U.S.A / Sortie le 25 décembre 2024.

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