
Pour sa quatrième fois en compétition au Festival de Cannes, Andrea Arnold revient avec un film qui, de prime abord, semble dûment poursuivre l’esthétique et les thématiques qui la caractérisent. Comme à son habitude, la réalisatrice déploie un cinéma instinctif en filmant au plus près de son sujet, ici Bailey, avec une caméra à l’épaule visant, en sus de capter les tumultes de l’adolescence et la gravité du monde, à incarcérer son personnage dans un squat maculé de graffitis au nord du Kent où elle vit avec son père et son grand frère. Cette enfant de 12 ans, au seuil de l’adolescence, et déjà chargée de responsabilités injustifiées à cause de parents trop jeunes pour savoir s’en occuper, nourrit une fascination pour les volatiles. Loin d’être de mauvais augures, les oiseaux jouent un rôle salutaire pour le personnage. Comme eux, elle voudrait s’envoler pour échapper à sa condition précaire mais elle est vite rattrapée par la réalité, séquence d’introduction à l’appui. Bailey, qui capture sur son téléphone des oiseaux dans un geste contemplatif, est brusquement interrompue par Bug (“insecte” qui poursuit la riche onomastique animalière du film), qui débarque tous azimut sur sa trottinette électrique et la reconduit dans le squat.
Si jusqu’ici le récit semblait condamner le personnage à demeurer derrière un grillage pour scruter l’envol des oiseaux comme une promesse de liberté bridée, l’apparition d’un étrange personnage, vêtu d’une jupe et sautillant du fond d’un champ vient déjouer la chronique sociale arnoldienne attendue.
Cette rencontre improbable à l’orée d’un bois ouvre le champ des possibles, vers un horizon fantastique inédit dans la filmographie de la cinéaste. Si bien que l’on se demande s’il ne s’agit d’une vision hallucinée de Bailey, jusqu’au moment où cet inconnu se rapproche de l’enfant sauvage pour se présenter. Il s’appelle Bird et tente de retrouver ses parents. Les frontières génériques se flouent. Dans la perspective d’offrir à son personnage une échappatoire onirique, le film prend littéralement son envol vers un réalisme magique qui ne manquera pas d’offrir son lot de stases poétiques. Comme dans cette séquence où, par un mystérieux hasard, un corbeau se fait le messager de Bailey en déposant une lettre à la copine de son frère.
Cette embardée fantastique est surtout le moyen pour Bird de triompher du mal et panser les plaies de la violence qui s’abat dans la vie de la jeune fille. Car, si jusqu’ici le frère de Bailey se lançait aux côtés de son groupe dans des vendettas visant à expier les agresseurs de la ville, Bird finit d’achever cette justice grâce à cette créature mi-homme mi-oiseau.
A mesure que le film évolue au son d’une playlist de rock anglais, la figure de Bird se révèle comme celle d’un ange gardien aux ailes salvatrices qui l’accompagne dans son coming of age en lui promettant de ne pas se faire de soucis. Si elle n’échappera surement pas à la fatalité sociale à laquelle sa naissance l’a destinée, Bailey la traversera avec plus de douceur grâce aux pouvoirs de la poésie.
Bird / de Andrea Arnold / Avec Barry Keoghan, Franz Rogowski, Nykiya Adams / 1h58min / Sortie le 1 janvier décembre 2025.