Évanouis

Actuellement au cinéma

© Warner bros pictures

En regardant Évanouis, difficile de ne pas penser à Twin Peaks, série qui scotcha l’Amérique à son poste de télévision dans les années 1990 en racontant comment la disparition de Laura Palmer, une jeune lycéenne populaire, provoquait l’émoi d’une communauté que David Lynch et Mark Frost allaient ausculter pendant trois saisons. On y retrouve un postulat similaire, soit la volatilisation soudaine des enfants d’une même classe, à l’exception d’un, à la même heure et au beau milieu de la nuit.

L’enquête policière chez Lynch prenait la forme de circonvolutions autour d’un mystère insondable, visitant et revisitant les lieux et les personnages de cette petite ville de l’état de Washington pour épaissir à chaque passage le portrait d’un pays, réduit à l’échelle d’une micro-société. Zach Cregger, lui, organise son film comme un rhizome et découpe l’intrigue en six chapitres, chacun consacré à un·e protagoniste, et refuse ainsi la hiérarchie traditionnelle de la perspective unique et surplombante d’un personnage principal. Un récit éclaté donc, qui a pour effet de reléguer l’enjeu principal – qu’est-il arrivé aux enfants ? – à une toile de fond opaque, que l’auteur prend un malin plaisir à éclairer parcimonieusement, maintenant son public dans un état de tension et de curiosité perpétuellement renouvelées. En surface, c’est avant tout la psyché des acteur·ices de ce drame qui l’intéresse, et les rapports de force qui régissent cette morne banlieue pavillonnaire.

Face à la douleur, les citoyen·nes se muent en villageois·es en colère et réclament un·e coupable, l’institutrice noie son chagrin dans l’alcool, la police se révèle défaillante, juste bonne à reproduire la violence qu’elle prétend combattre, et les mauvais traitements infligés aux enfants demeurent le point aveugle du petit groupe d’habitant·es endeuillé. Cette astucieuse construction scénaristique permet à Évanouis d’éviter un des grands écueils du film d’horreur qui, trop souvent, se contente de personnages à peine caractérisés brinquebalés par les péripéties comme des marionnettes. Ici, la démultiplication des points de vue les rend denses et attachants, favorisant ainsi l’implication émotionnelle des spectateur·ices. Une idée de mise en scène dont les acteur·ices sortent gagnant·es, en particulier le jeune Austin Abrams, dont le visage expressif surmonté de sourcils arqués à souhait composent un personnage de sans-abri toxicomane aussi tragique qu’hilarant.

Solide dans son écriture, le film se paie le luxe d’une horreur pure, débarrassée des oripeaux prétentieux de l’elevated horror, qui voudrait nous faire croire que le genre ne pourrait prétendre à la dignité qu’en tant que métaphore d’un sujet de société grave et sérieux. Pas de sous-texte politique prêt-à-penser ici, Cregger renouant avec les origines foraines du cinéma en envisageant son film comme un train fantôme, une machine à éprouver des sensations. L’Américain joue à merveille des peurs ancestrales, comme celle de l’obscurité qui engloutissait déjà les personnages de Barbare (2022), et qui ressurgit ici sous la forme d’une maison plongée dans les ténèbres, dont les profondeurs concentrent toute l’horreur de l’humanité. Artisan appliqué, il manie la grammaire cinématographique dans son ensemble et ne recule devant aucun des tropes du genre : jump scares, violence graphique, angoisse silencieuse, courses poursuites – Évanouis est un buffet richement garni où les plaisirs s’enchainent et ne se ressemblent pas.

Mais ce qui achève de faire de ce long-métrage une éclatante réussite, c’est sa maitrise des ruptures de ton : Évanouis est un film aussi drôle qu’effrayant. Drôle parce qu’effrayant. Dans les pas d’Hitchcock qui déclarait faire dans Psychose (1960) de la direction de spectateurs, Zach Cregger se sert de l’angoisse qu’il distille via sa mise en scène pour nous plonger dans un état d’hypervigilance, de sensibilité accrue, terreau idéal à faire jaillir n’importe quelle émotion. Pour décharger ce trop-plein anxieux qui ne demande qu’à déborder, le cinéaste a la bonne idée de s’aventurer sur le territoire de la bouffonnerie. La scène finale, qui en est l’exemple paroxystique, fonctionne sur le mode de l’emballement : l’extrême tension née de la résolution imminente des enjeux est sans cesse parasitée par l’irruption du grotesque, délayant lui-même l’accomplissement du récit et provoquant, par là-même, un accroissement de la fébrilité des spectateur·ices. Le film s’achève sur une fusion totale de l’horreur et de l’hilarité, soit une définition possible du malaise, qui trouvait son plus bel accomplissement à la toute fin de la deuxième saison de Twin Peaks : rescapé de la black lodge à la place de l’agent spécial Dale Cooper, son double se fracassait le crâne contre un miroir avant de se retourner vers l’œil interdit de la caméra et de laisser échapper de grands éclats de rire. À l’image de nous autres, spectateur·ices d’Évanouis, épuisé·es de s’être heurté deux heures durant à l’horreur de ce ravissement insoluble et qui, pour conjurer la terreur, n’a d’autre recours que de s’abandonner à l’hilarité.

Évanouis / de Zach Cregger / Avec Josh Brolin, Julia Garner, Alden Ehrenreich / 2h08 / U. S. A. / Sortie le 6 août 2025.

Une réflexion sur « Évanouis »

  1. Grande réussite que le mélange des genres opéré avec finesse par Zach Cregger. Le film est drôle sans être véritablement grotesque, il nous provoque un rire nerveux, libérateur, soulageant un peu de la pesanteur sous laquelle cette micro-société pavillonnaire et discrète semble vivre. J’ai davantage pensé à Jordan Peel, voire au « Village des Damnés » qu’à Twin Peaks, j’avoue. Mais, la réussite est indéniable.
    Bravo pour l’article.

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