Si Les Griffes de la Nuit marque les esprits à sa sortie en 1984, c’est qu’il tombe probablement au moment opportun pour incarner les angoisses d’une jeunesse en crise. Plus de quarante ans plus tard, Kristoffer Borgli décide, après son remarqué Sick of Myself, de reprendre peu ou prou le même concept mais transpose Freddy Krueger dans le corps d’un cinquantenaire moyen, apparaissant soudainement dans les rêves de millions de personnes. Hélas, au slasher brut succède désormais un lourd pensum sociétal.
Bien que seulement constituée de quatre longs-métrages, la carrière d’Alice Rohrwacher se fait le théâtre de multiples connexions entre chaque œuvre. La Chimère ne fait pas exception et s’ouvre comme une suite officieuse de Heureux comme Lazzaro, dans lequel l’ange protecteur désormais nommé Arthur aurait décidé de purger sa peine et de revenir dans sa campagne natale. Même traits juvéniles, même habits identiques tout le long du film – la chemise blanche ayant remplacé le vieux t-shirt agricole -, même air détaché, les deux héros semblent incarner une seule et même figure. Cependant, Arthur entretient une différence majeure avec son prédécesseur : son regard n’est plus le fruit de l’innocence mais d’une tristesse insondable, qui infiltre l’ensemble du long-métrage.
Les bonnes intentions ne font pas les bons films. Ce cruel constat, plutôt simpliste il faut l’avouer, s’applique malheureusement bien au cas de Gueules Noires, nouveau long-métrage de Mathieu Turi. Adepte du cinéma de genre depuis ses débuts, le cinéaste français profite cette fois-ci de son budget le plus élevé pour retourner en terre et en langue françaises. Avec son casting de seconds couteaux et son pitch prometteur, Gueules Noires laissait enfin espérer la série B régressive et qualitative dont Turi semblait rêver, sans jamais y parvenir jusque-là.
La cuisine a toujours investi de loin le cinéma très sensoriel de Trân Anh Hùng. Si l’on se prête au jeu du regard rétrospectif, les quelques soupes savamment mijotées par la jeune Mui dans L’odeur de la papaye verte ou les quelques nouilles dégustées par Cyclo annonçaient déjà La Passion de Dodin Bouffant. Dès son introduction, une longue préparation d’un généreux repas par Eugénie (Juliette Binoche) et Dodin (Benoit Magimel), le projet sonne comme une évidence, le cinéaste trouvant ici le parfait terrain de jeu pour sa mise en scène sensorielle.
Depuis Silence, le cinéma de Martin Scorsese n’a plus rien à prouver et entame un virage certain vers une forme crépusculaire, confirmée par The Irishman et le chant du cygne qu’il orchestrait autour de ses gangsters usés par le temps. En adaptant librement le roman de David Grann, sur le massacre du peuple Osage dans l’Oklahoma du XXe siècle, Killers of the Flower Moon dépose une nouvelle pierre à l’édifice de cette fin de carrière, marquée par la mort et les regrets.
Les meilleurs documentaires de Wim Wenders s’étaient jusque-là appliqués à admirer les artistes par leur absence (Tokyo-ga, dans lequel il partait sur les traces de Yasujirō Ozu ; Pina, hommage des danseurs à leur ancienne chorégraphe Pina Bausch) ou leur disparition prochaine (le sublime Nick’s Movie, filmant les derniers jours du réalisateur Nicholas Ray). Anselm prolonge en cela la rupture entamée avec Le sel de la Terre puisqu’en filmant son ami, l’artiste plasticien Anselm Kiefer, Wenders s’accompagne de nouveaux enjeux : comment retranscrire par images la vie et l’œuvre d’un créateur toujours en activité ?
Un Prince débute tel un doux conte, sur la tendre voix de Françoise Brown, directrice d’un centre de formation pour jardiniers, avant de basculer sur celle d’Alberto, professeur, puis de Pierre-Joseph, élève et futur protagoniste de ce récit au passé. Mais Un Prince débute également sur un étrange parti-pris : celui de limiter la parole des personnages principaux à des voix-off, doublées par des interprètes différents de ceux visibles à l’écran. D’entrée de jeu, la nouvelle œuvre de Pierre Creton fait donc l’objet d’un décalage par rapport aux êtres polymorphes qu’elle filme.
Souvent freiné par une volonté de trop en faire, l’exercice du premier film est toujours difficile et n’incarne la plupart du temps que les prémisses d’un regard en construction. Mais parfois, pour de rares cinéastes, le miracle se produit instantanément à travers un geste d’une étonnante maturité. L’arbre aux papillons d’or fait précisément partie de ce groupe insolite. Vendu comme une longue errance de trois heures à la croisée du style de Tarkovski et Weerasethakul, le premier film de Pham Thien An – remarqué au festival de Cannes 2019 pour son court-métrage Stay Awake, Be Ready – pouvait laisser craindre le cas typique d’un premier film, cherchant désespérément à prouver sa légitimité en citant d’ores et déjà les plus grands.
En 2021, La Nuée marquait l’entrée remarquée de Just Philippot dans la sphère restreinte du cinéma de genre français et faisait naître l’espoir d’une riche carrière. Ancrage malin de l’horreur organiquedans notre paysage de “France profonde”, le long-métrage parvenait, certes fragilement, à faire vivre ses pans horrifiques et dramatiques, sans que l’un ne vienne prendre le pas sur l’autre. Deux ans plus tard, reprenez les mêmes ingrédients (la sphère familiale brisée, la menace comme extension du protagoniste), troquez les éléments les plus voyants (l’agricultrice en difficulté est remplacée par un ouvrier ex-gilet jaune, les sauterelles par une pluie toxique), gonflez le budget et nous voici avec Acide, adaptation de son efficace court-métrage du même nom paru en 2018. Le nouveau-né de Philippot avait donc toutes les cartes en main pour accoucher d’une bonne série B horrifique ou pour sombrer dans les écueils inhérents au second film. Triste est de constater que le film vient très vite se situer dans la seconde catégorie.
Auteur de trois superbes longs-métrages en cinquante ans, Victor Erice est de ces cinéastes dont la présence est aussi rare que précieuse. Alors que trente ans séparent Fermer les yeux de son dernier film en date, Le Songe de la Lumière, la crainte est de mise : Erice ne risque-t-il pas d’avoir perdu la main ou pire, de livrer une œuvre passéiste ?