Le monde est Stone

Le Forum des images a entamé cette nouvelle année sous le signe de la politique et des mythes américains, en invitant le réalisateur de Platoon et Nixon, Oliver Stone, à l’occasion du programme « Le monde est Stone ». Touché par l’accueil qui lui a été réservé et par l’intérêt que le France porte pour ses films, Oliver Stone annonce d’entrée de jeu se sentir, aux Etats-Unis, « comme un exilé dans son propre pays ». Portrait, à partir de quelques extraits de sa masterclass, donnée samedi devant une salle comble.

Oliver Stone se passionne très vite pour la dramaturgie grecque et la mythologie. La figure d’Alexandre le Grand, qu’il a mise en scène en 2004, peut représenter cette passion qui ne le quitte pas. « Enfant, Alexandre entend des mythes et y croit », les histoires peuvent être les moteurs de l’action. « Sans les mythes, Alexandre n’aurait pas fait toutes ses conquêtes », dit Oliver Stone. Quelle est l‘origine de la mythologie de ses films, et des histoires qui ont façonné son imaginaire ?

Il identifie le divorce de ses parents, quand il avait 16 ans, comme sa propre tragédie : « c’était comme une flèche dans l’œil », dit-il. Dans les années 1960, le divorce était rare aux Etats-Unis, et ce fut sa honte. « J’avais l’impression d’être raté, tiré vers le bas ». La figure des parents, surtout celle paternelle, est très présente dans ses œuvres. Mais la violence de ses films, et son côté très masculin, lui vient probablement de ses quatre années passées en pensionnat à Yale, qu’il a quitté à deux reprises : « je ne tenais plus, j’étais épuisé », et c’était « un univers très viril». Les règles très strictes de discipline lui ont servi de vraie « leçon de vie ». Pour Oliver Stone, la punition reçue des autres et de soi-même apporte une certaine force. Interrogé sur ses films, il ne faut pas attendre très longtemps pour que le réalisateur se mette à parler politique. Et notamment de George W. Bush, étudiant à Yale en même temps que lui (ils sont nés la même année, en 1946) : « quel abruti ! », s’exclame-t-il, «  il déchaînait les foules » mais « ne faisait pas usage du logos ». « Les gens l’aimaient, il était agréable, charmant et authentique, mais aussi très superficiel. Son image de cow-boy était montée de toutes pièces ». Il résume son bref portrait de Bush ainsi, avec humour : « faux président, mais garçon sympathique ». Bush avait, selon le cinéaste, un complexe d’infériorité par rapport à son frère aîné. « Il voulait prouver quelque chose à son père », et « se débarrasser de Saddam Hussein était comme un cadeau offert à son père». Le cinéaste transpose les stéréotypes de la mythologie dans le monde contemporain : « la guerre d’Irak était comme une guerre de Troyes ».

Et le cinéma dans tout ça ? Avec son père, il va voir Sur les quais, et regarde Autant en emporte le vent avec sa mère. Il écrit un peu, enfant, pour « exorciser les émotions et les passions ». Mais c’est lorsqu’il entre à la New York Film Institute que son goût pour le scénario naît véritablement. Il faut dire que l’un de ses professeurs de cinéma n’est autre qu’un certain Martin Scorsese : « son enthousiasme était contagieux », « il pouvait regarder un film toute la nuit pour préparer son cours pour le lendemain matin ». Oliver Stone s’est rapidement tourné vers les cours de scénario. Les films de Fellini, Antonioni, Buñuel, ou de la nouvelle vague française ont influencé sa vision du cinéma. « Quand j’ai décidé que je voulais être scénariste, avec toute l’arrogance de la jeunesse, je voulais devenir Godard ». Avant de trouver son domaine, et de réaliser les films de guerre politiques qui ont bâti sa réputation, il fait une courte incursion dans le cinéma d’horreur. Il juge lui-même avec beaucoup de recul son film La Main du cauchemar, sorti en 1981 avec Michael Caine. « Il faut un certain sadisme que je n‘avais pas pour faire un film d’horreur », dit-il, parlant alors de Brian de Palma, avec qui il a travaillé sur Scarface, comme d’un homme froid qui possède, lui, cette fibre particulière. Le succès arrive en 1978 avec Midnight Express d’Alan Parker, dont il écrit le scénario. « Cette collaboration fut un désastre, Alan Parker n’aime pas les américains ». Au moins, ce film lui aura au permis d’obtenir un premier Oscar et une reconnaissance mondiale.

Le tournant de sa vie, c’est bien sûr la guerre du Vietnam, pour laquelle il s’engage volontairement dans la marine marchande. Avec un grand-père vétéran de la première guerre mondiale et un père républicain et conservateur, le patriotisme était dans les gènes d’Oliver Stone. S’engager était pour lui quelque chose de normal. « Je voulais être un soldat anonyme, si je venais à mourir tel était mon destin ». Mais il revient du Vietnam avec une désillusion extrême et un désir de raconter ce qu’il y avait vu, « ne serait-ce que pour la mémoire de ceux qui sont morts », leur rendre honneur et respect en montrant la vérité. Son dégoût pour la guerre du Vietnam, « complètement perverse », va nourrir une immense partie de son œuvre, et notamment sa trilogie sortie entre 1986 et 1993, comosée de Platoon, un 4 juillet et Entre ciel et terre. Il se passionne pour la période charnière 1963-1974 (de l’assassinat de JFK au scandale du Watergate et la démission de Nixon), livrant des films tels que JFK ou Nixon. Oliver Stone est particulièrement virulent à l’encontre de la CIA, « l’organisation la plus corrompue au monde », « une véritable mafia ». Sa colère se canalise dans son cinéma.

Interrogé sur le montage de ses films, et notamment sur l’influence du formalisme russe, Oliver Stone préfère disserter sur Nixon et son « règne malade » (« il passerait pourtant pour un réformateur à côté de Donald Trump ! »). « J’adore la vérité, il nécessaire de la trouver le plus possible et d’en garder la trace ». Est-ce dans cette démarche qu’il rencontre Vladimir Poutine, pour réaliser un documentaire (diffusé sur France 3 l’année dernière) ? Oliver Stone, dont la réputation sulfureuse n’est plus à ménager, est conscient des nombreux reproches qui lui ont été faits, dont celui de ne pas avoir contredit les arguments de Vladimir Poutine. Il se défend : « on le cite toujours hors contexte, je lui donnais l’occasion de s’exprimer », « ce n’était pas un débat mais son point de vue ». Il a fait ce film pour les téléspectateurs américains, car dans le journalisme américain « il faut toujours interrompre et être hostile avec l’invité ».

Il termine sa masterclass en fustigeant quelques films contemporains qu’il juge comme de la propagande militaire, pro américaine et pro CIA : American Sniper de Clint Eastwood, Argo de Ben Affleck ou encore Avatar de James Cameron (« il a montré l’Amérique dans toute sa férocité, qui colonise l’espace ») et, plus discutable, Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow. Il attaque aussi le dernier film de Steven Spielberg, Pentagon Papers : Katharine Graham, patronne du Washington Post incarnée par Meryl Streep, y est héroïsée avec manichéisme sans que le fond de sa pensée sur la guerre du Vietnam ne soit jamais dévoilé. Oliver Stone, politique jusqu’au bout.

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