Malmkrog

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Des aristocrates réunis pour parler philosophie ©Shellac Films

C’est un sentiment de décalage assez plaisant lorsqu’on regarde un film se déroulant dans un monde enneigé alors que l’on est en été. Le temps de la projection, on se retrouve aux antipodes de notre environnement réel. C’est le cas, d’un point de vue climatique mais pas seulement, de Malmkrog de Cristi Puiu, dont l’action se situe au cœur de la Transylvanie, en plein hiver. Nous ne verrons pas beaucoup l’extérieur glacé, mais nous resterons à l’intérieur du manoir tout aussi froid de Nikolai, riche propriétaire qui a pour habitude de recevoir des amis aristocrates, avec lesquels il s’entretient sur des sujets de société. Le parti-pris est aride, intransigeant : filmer leurs discussions durant plus de trois heures.

Il faut d’abord s’accoutumer au langage virtuose et châtié des personnages, à la teneur démonstrative des répliques, construites comme des dissertations très rédigées où chaque mot est à sa place. L’impression d’une langue factice dérange l’oreille, avant de s’y habituer comme à force d’entendre une langue étrangère. Les personnages interprètent (en français) de larges extraits des Trois entretiens (1900) de Vladimir Soloviev, penseur russe du XIXe siècle interrogeant notamment dans son ouvrage la venue d’un mal, nommé l’Antéchrist, préfigurant les bouleversements de la Russie et de l’Europe dans les années 1910. Faut-il résister au mal par tous les moyens ? Il s’agit de l’une des questions centrales débattues par les protagonistes, à grand renfort de rappels historiques et d’interprétations des Evangiles. À travers les cinq personnages (un philosophe, une épouse de militaire, un diplomate, une éditrice, une pianiste), ce sont plusieurs points de vue qui s’opposent sur le terrain de la politique et de la philosophie, avec une courtoisie de façade révélant des affrontements de fond. La limite du film rend compte de sa radicalité : les personnages existent moins pour eux-mêmes que pour les discours qu’ils incarnent.

Cristi Puiu, cinéaste phare de la nouvelle vague roumaine (La Mort de Dante Lazarescu, Sieranevada), est exigeant avec le spectateur. Les longs blocs de temps consacrés à l’entre-soi des discussions cèdent heureusement de temps à autre la place au rôle des majordomes, qui veillent à ce que le service soit assuré de manière impeccable. La rigueur de leurs gestes est implacable, comme le dispositif mis en place par le metteur en scène. Très statique, il vient capter toutes les conversations lors de longs plan-séquences. Mais parfois, tandis que les personnages argumentent, l’un d’entre eux peut s’écarter du groupe et nous le suivons alors. Ce mouvement se fait à l’image du comportement du spectateur, obligé par moments de se détourner des conversations pour échapper à l’épuisement, celui auquel ne cèdent pas ces grands bourgeois, imperturbables, même lorsqu’une attaque violente et soudaine les atteint, au milieu du film, avant que les choses ne se poursuivent comme si de rien n’était.

Malmkrog / De Cristi Puiu / Avec Agathe Bosch, Frédéric Schulz Richard, Diana Sakalauskaité / Roumanie – Serbie – Suisse – Suède – Bosnie – Macédoine / 3h20 / Sortie le 8 juillet 2020.

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