Plumes

Actuellement au cinéma

© Still Moving

La Nuit. Un cri. Un homme brûle dans la cour d’une usine décrépie. Acte de transgression suprême, l’immolation par le feu érige celui qui la choisit, et la subit, au rang des martyrs, des sacrifiés pour une cause collective. En choisissant d’ouvrir son film par une telle séquence, qui ranime en nous nombre d’événements et d’images chocs qui ont jalonné notre histoire récente et, nécessairement, celle du cinéma (Dans Persona par exemple, les images documentaires du Bonze s’immolant à Saïgon en 1962), Omar El Zohairy lui confère d’emblée une portée politique, pour mieux l’acheminer ensuite vers la fable kafkaïenne.

Passé donc ce préambule, le spectateur assiste à une succession de scènes du quotidien d’une (très) humble famille égyptienne dont le pater familias, un ouvrier un peu minable qui tient de ces losers à la sauce frères Coen, va semble-t-il se transformer en poule, au cours d’un tour de magie malencontreux. Cet élément perturbateur, en plus de structurer l’action, introduit l’inquiétante étrangeté qui ne quittera plus le film jusqu’à son dénouement. Par elle, le familier nous apparaît tout à coup inconfortable, et la banalité insupportable.

En l’absence du mari, réduit au ridicule et à la passivité, c’est à l’épouse quasi mutique de supporter le monde inique que les hommes ont bâti. A travers sa lutte silencieuse et digne dans un pays livré à la désolation, le cinéaste raconte l’Égypte d’aujourd’hui : où l’extrême pauvreté touche un tiers de la population, où les femmes n’ont que très peu de perspectives dans un ordre social qui n’est pas fait pour elles. D’où ces profondeurs de champ qui débouchent toujours sur des murs, ou cette fenêtre sans cesse voilée par les exhalaisons d’une cheminée.

Toute la mise en scène d’El Zohairy tend ainsi à susciter une sensation d’enfermement, par le systématisme du plan fixe, le travail de l’exiguïté des espaces et des décors qui traduisent non seulement la condition de la femme, mais encore une condition humaine noircie par l’emprise d’une appréhension marchande et matérialiste du monde, que l’abondance à l’écran des transactions et des grandes marques américaines viennent un peu lourdement souligner. Mais c’est bien l’ingéniosité du détail surréaliste qui permet au long-métrage d’éviter l’écueil du discours, en affirmant la capacité de la fiction à découvrir le réel dans son effarante nudité.

Plumes / de Omar El Zohairy / Avec Demyana Nassar et Samy Bassouny / Egypte / 1h52 / Sortie le 23 mars.

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