À l’ombre des filles

Actuellement au cinéma

© Charles Paulicevich

Luc est un chanteur lyrique qui traverse un moment de crise. Alors qu’il a interrompu sa carrière, il accepte d’animer un atelier de chant dans un centre de détention pour femmes. Six détenues sont au rendez-vous : Marzena, une émigrée polonaise qui compte parfaire son français en apprenant à chanter ; Carole, qui entend devenir célèbre en postant des chansons sur YouTube ; Jeannine, qui aimerait chanter du Herbert Léonard ; Noor, qui veut interpréter Bang Bang ; Jess, qui profite de l’atelier pour sortir de sa cellule ; et Catherine, dont les motivations sont difficiles à sonder. Au gré de leurs rencontres, elles découvrent un exutoire dans le chant et apprennent à s’accorder.

Au travers de ce drame social, Étienne Comar poursuit l’exploration des rapports entre musique et cinéma qu’il avait entamée dans son premier film Django. Au remarquable travail du son s’ajoute celui du cadre, conçu comme une partition musicale. L’harmonie que construit Luc en accordant les voix de ses élèves se manifeste autant par le son que par l’image. La première séance de l’atelier est consacrée à la présentation des participantes : nous les découvrons dans des gros plans qui les isolent les unes des autres. Puis au fil des séances, le cadre évolue vers des plans plus larges dans lesquels les personnages cohabitent, traduisant ainsi le renforcement de leurs liens et l’harmonie vocale à laquelle ces six femmes parviennent. Et du canon de Mozart Où l’on me verse du bon vin à India Song, en passant par Où sont les femmes, le tissu musical du film ramène à la surface des paroles enfouies.

Bien que le schéma narratif de la rencontre fructueuse entre deux mondes que tout oppose soit galvaudé, le réalisateur parvient à transfigurer ce simple canevas par le choix d’un format singulier et par une grande finesse dans la narration. La pellicule permet de mieux cerner les traits des visages, et le format carré adopté est en adéquation parfaite avec l’histoire qui se joue à l’écran : l’étroitesse du cadre résonne avec l’incarcération des personnages principaux. Quant au scénario, il nous emmène du côté de l’infra-ordinaire et nous éloigne des drames sociaux classiques : l’anticlimax que constitue la petite représentation des femmes devant les autres prisonnières témoigne du fait que la libération qu’elles connaissent est exclusivement intérieure.

Que ce soit dans leur écriture ou dans leur interprétation, les personnages sont esquissés avec une grande empathie : le réalisateur et les interprètes évitent de grossir le trait pour ne pas tomber dans la caricature. On n’en sait jamais trop : on ignore les raisons qui les ont conduites en prison, on se concentre sur ce qu’elles sont. Les comédiens, professionnels ou non, font tous un travail formidable, donnant corps à des histoires à la fois singulières et universelles. Finalement, c’est la justesse du ton adopté par le film qui nous frappe. Ni manichéen, ni pathétique (malgré une métaphore un peu lourde dans la scène d’ouverture), il n’enjolive pas, il ne ternit pas. Il montre simplement que l’isolement peut prendre bien des formes, et constitue peut-être la peine la plus difficile à purger.

À l’ombre des filles / De Étienne Comar / Avec Alex Lutz, Agnès Jaoui, Hafsia Herzi, Veerle Baetens, Marie Berto, Fatima Berriah, Anna Najder / France / 1h38 / Sortie le 13 avril 2022.

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