Sans Filtre

Au cinéma le 28 septembre

© BAC Films

Sauve qui peut : Ruben Östlund n’épargne personne. Après avoir exposé les dysfonctionnements dans les dynamiques entre voisins, entre amis, entre familles, entre artistes, c’est au tour des riches. De façon assez amusante cette évolution dans le choix de sujet parle sans doute de celle de la condition du réalisateur : un cinéaste d’un petit quartier en Suède propulsé sur la scène médiatique mondiale après avoir reçu pas une, mais deux Palmes d’or. 

Sans filtre est un triptyque respectivement sur les beaux, riches et puissants. Trois repas nous sont servis : d’abord celui que Carl et Yaya, deux mannequins influenceurs, partagent dans un restaurant de luxe ; la dispute éclate alors lorsque la question se pose de régler l’addition. Ensuite, lors d’une croisière, le dîner du capitaine tourne au désastre lorsque la mer s’avère trop agitée et la nourriture périmée. Qui du groupe de beaux gens souillera le moins sa tenue pailletée et chère payée ? Enfin, la croisière ne s’amuse plus du tout lorsque les passagers en sont éjectés ; l’agitation de la mer devient tempête et les naufragés se retrouvent isolés sur une île déserte. Au menu : quelques bretzels rescapés et du poisson pêché main. 

Dans ces trois séquences, Ruben Östlund se plait à décider qui va, et doit, payer, au sens figuré comme au plus littéral. Le cadre dans lequel il met en place son expérience socio-filmique en est un délimité par les conventions sociales et attentes spectatoriales. Et quel plaisir lorsqu’il se met à trembler, à vaciller. La tempête marine lui donne une excuse de jouer avec la notion de cadre au sens esthétique et social à la fois : spectateurs avec le mal de mer s’abstenir. Le réalisateur se permet tout pendant une séquence d’anthologie. Pour ces personnages dont le physique est la monnaie, cette destruction, cette décomposition totale en marquent la chute ; une dont il sera impossible de se révéler. Et la hiérarchie peut alors s’inverser. 

Sur l’île déserte, les beaux se retrouvent à la merci des moins beaux, mais plus débrouillards ; à savoir le staff du bateau. Inversement prévisible et dont le postulat – si les pauvres avaient autant de pouvoir que les riches, ils ne seraient pas plus cléments – est aussi bancal que banal. Pourtant,  difficile de ne pas être captivé par ce jeu de domination animal. Le réalisateur abandonne le milieu urbain avec lequel il est si familier pour un environnement préservé de l’humain, dans lequel peuvent se révéler les instincts les plus primaires. Ruben Östlund joue avec les limites de ses personnages et celles de ses spectateurs, développant et dévoilant son intrigue avec une réelle maîtrise. Sans Filtre lui permet de pousser le curseur plus loin, non pas dans l’insoutenable mais dans l’humour qui peut en découler.

Filmer des gens désœuvrés avec tellement de cruauté est un projet chez Östlund dont on ne peut pas encore se lasser. D’autant plus que la façon dont il le fait est en plein changement. Sans Filtre propose effectivement une esthétique plus lisse : le cinéaste délaisse le plan-séquence fixe pour un montage plus rythmé et une caméra plus mobile. Ces choix ne sont ni souhaitables ni regrettables. Mais jusqu’où le réalisateur ira-t-il pour s’adapter à un nouveau public, plus large ? Car il est évident que si Ruben Östlund adore être détesté, il aime encore plus plaire.

Sans Filtre / De Ruben Östlund / Avec Charbi Dean, Harris Dickinson, Woody Harrelson, Dolly de Leon / 2h29 / Suède / Au cinéma le 28 septembre 2022.

Auteur : Chloé Caye

cayechlo@gmail.com

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