Un beau matin

Actuellement au cinéma

© Les Films du Losange

Le cinéma de Mia Hansen-Løve ne cesse d’entrelacer des émotions contraires, de celles qui constituent la trame même de la vie. Il incarne une matière composite d’états d’âme souvent en prises avec le transitoire, sur le seuil du nouveau. Un Beau matin, ne serait-ce que dans son titre, résume en un trait simple ce projet filmique. Un titre lumineux, déictique plutôt flou, marquant une unité de temps aux rayons fugitifs, mais qui sonne également comme l’incipit d’un conte, assignant avec force et tout de go le film à l’aire de la fiction.

Le style étant le même, ce qui nous va très bien, on retrouve le naturalisme singulier de l’autrice qui, plutôt que de se méfier des ressorts de l’intrigue, s’épanouit dans un geste narratif certes minimaliste, certes contenu, mais assidûment romanesque, car pour Hansen-Løve, l’expérience ordinaire ne mérite pas moins les honneurs de la fable, au point qu’elles semblent toutes deux synonymes, comme en atteste la source biographique ou autobiographique de son œuvre (le récit puise ici dans l’histoire de son père). Cette fois, c’est au tournant de la vie de Sandra (Léa Seydoux) qu’on assiste. Mère célibataire, son quotidien est cahoté entre l’accompagnement de son père malade (Pascal Gregory), la charge de sa fille et l’irruption d’un vieil ami, Clément (Melvil Poupaud), avec lequel elle entrevoit l’espoir d’une nouvelle romance. À cette femme de « second plan », traductrice, fille parmi d’autres filles – et peu à peu oubliée -, maîtresse de l’homme qu’elle aime, la cinéaste confère le premier, la consacre héroïne discrète d’un récit que l’on nommerait du « romanesque du vécu ».

Cette rythmique narrative au sein d’un drame du commun naît sourdement dans sa macrostructure scénaristique, d’une fermeture à une ouverture, matérialisées par une porte verrouillée en début de métrage puis en clôture par un horizon, mais aussi dans son montage qui conjugue en continu les tons, alternant moments de légèreté joyeuse avec gravité tragique, ou encore dans des coïncidences, des rebondissements inhérents à l’amour et les suspenses qui vont avec, saisis par exemple dans cette question naïve et naturelle : Mais vont-ils réussir à s’aimer ? Ces incursions de romanesque, si elles ne sont pas ostensibles, nourrissent le charme secret du film. Un charme qui représente le cœur de l’esthétique d’Hansen-Løve chez qui le strict réalisme s’échappe au gré d’interstices, ou des teintes photographiques, au profit d’une appréhension figurative du monde, dans une démarche presque impressionniste.

Pour parfaire ce geste, les acteurs occupent une place prépondérante, au centre de la mise en scène. C’est d’abord à eux que la cinéaste dévoue sa caméra, au service d’une expressivité sans emphase qui agit significativement par le corps. Celui de Léa Seydoux en tête, qui traduit une dignité de chaque instant, née d’un alliage de force et de fragilité. Pascal Greggory offre quant à lui une interprétation qui serre le cœur, par la pudeur qu’il dégage et sa douceur désœuvrée. Rien que par ses regards émane le sentiment d’arrachement au monde de son personnage, une présence-absence qu’inflige l’agonie du cerveau, le délitement de la mémoire figuré métonymiquement par l’émiettement de sa bibliothèque.

Comme elle hantait déjà L’Avenir, l’idée de la mort rôde à nouveau, diffuse, à côté de la vitalité retrouvée de Sara, d’ailleurs symbolisée par une gamme de parures florales. Avec ce nouveau portrait de femme, Hansen-Løve démontre ainsi qu’elle sait dépeindre comme personne cet état d’inquiétude latent éprouvé universellement : l’angoisse de la fin mêlée à une angoisse du devenir, même heureux. De cette intelligence sensible affleure la grâce d’Un beau matin.

Un beau matin / De Mia Hansen-Løve / Avec Léa Seydoux, Pascal Greggory, Melvil Poupaud, Nicole Garcia / 1h52 / France / Au cinéma le 5 octobre 2022.

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