Godland

Au cinéma le 21 décembre 2022

© Jour2Fête

Vivement applaudi par une presse enthousiaste au dernier festival de Cannes, Godland s’impose comme une expérience singulière, âpre et saisissante, fascinante et troublante, autant que le périple du prêtre danois Lucas, missionné pour aller construire une église aux confins de l’Islande sauvage. C’est dans une pièce éthérée, sous la lueur faible de fenêtres opaques, que l’on découvre le clerc, à l’écoute de son supérieur qui l’avertit de la lourde et périlleuse tâche à venir. Cernés par les surcadrages, dans un plan long et fixe, les deux garants de la Vérité (au sens divin) apparaissent séparés du monde. À l’écart du réel.

Débarqué sur l’île de glace et de feu, identifiée comme Asgard par les premiers Païens qui la découvrirent, Lucas éprouvera l’indomptable rudesse de la nature dans la douleur, la solitude et le silence de Dieu. Godland est le récit de ce choc incommensurable, entre un homme sûr de ses préceptes, certain de sa sainteté, et un monde nouveau, à la puissance vitale et primitive impitoyables. Le format 4/3 à bords ronds de l’écran, en plus d’être un support d’incarnation et d’authenticité, permet ainsi d’exprimer visuellement le principal divorce métaphysique à l’œuvre, entre l’homme limité, en quête d’absolu, et le monde infiniment mystérieux qui le submerge.

La matière de ce film, Hlynur Pálmason l’a puisée dans les premières photographies, prises aux XIXe siècle, de la côte islandaise. À travers l’objectif, Lucas enregistre, documente les couleurs de cette terre et son peuple étrangers. Signe d’un écart technologique, l’acte de photographier tend aussi à figer une culture stricto sensu barbare, inféodée à l’époque au royaume du Danemark. Ce pays barbare, c’est l’hirsute Ragnar qui l’incarne, dont la nature profane se heurte constamment aux valeurs du prêtre. Un conflit insoluble qui sous-tend tout le film, entre deux hommes qui ne parviendront jamais à parler la même langue.

Alors qu’on aurait craint qu’il se contente d’un scénario un peu usé, celui de l’homme de foi en proie aux passions humaines, le film parvient à dépasser cet horizon d’attente par le déploiement d’un récit bien plus riche et sibyllin, agi par quantité de tensions savamment mises en scène, toujours via une richesse de moyens éminemment cinématographiques. Au milieu de celles-ci, de la lutte entre l’homme de Dieu et l’homme de la terre, le sacré et le profane, le Danemark et l’Islande, la culture et la nature, on retiendra surtout l’une des plus fortes illustrations qu’on aura vu au cinéma d’une faillite de la transcendance face à l’implacable force d’un Dieu Nature immanent. C’est cela la « Godland » ; la terre divine dont l’ecclésiaste se voit privé.

Ce tragique de la condition humaine résonne avec les paysages sublimes et inquiétants, qui semblent à chaque plan déborder du cadre. En explorant le territoire islandais sous toutes ses coutures et par un travail rigoureux du contraste et des dimensions, Pálmason réussit un remarquable tour de force : il édifie une véritable esthétique du sublime telle que la théorisa Burke, le delightful horror, cette terreur délicieuse, qui sidère et transporte.

Godland / De Hlynur Pálmason / Elliott Crosset Hove, Ingvar Eggert Sigurôsson, Victoria Carmen Sonne / Islande / 2h23 / Sortie le 21 décembre 2022.

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