May December

Festival de Cannes 2023

© May December Productions 2022 LLC

Natalie Portman en lunettes noires. Julianne Moore en perfect housewife. Deux icônes, deux univers qui collisionnent. May December est pourtant bien plus et tout autre chose que cela…

Elizabeth Berry (Nathalie Portman) prépare un rôle bien particulier. Elle a dans cette optique l’occasion unique de pouvoir vivre avec Gracie Atherton, sujet même de son incarnation. Si Gracie ne semble pas différente de la normale, quelque chose cloche tout de même : Joe, son mari, paraît bien plus jeune qu’elle, mais surtout bien trop jeune pour être père de trois enfants en études supérieures… C’est que Joe n’avait que 13 ans quand il a rencontré Gracie, qui elle en avait 36. Ce qui ne les a pas empêcher de concevoir leur premier enfant, qui naîtra derrière les barreaux.

Todd Haynes ne joue pas le jeu de son propre film. Il n’a que faire des faits à reconstituer, du ton à donner aux événements, de leurs conséquences directes. Ce qui l’intéresse, c’est l’après. Plus lointain. Que devient le fait divers ? Que fait-il quand il se tasse, devient une histoire de voisinage, quand les apparences finissent par supplanter le passé ? Et quoi de mieux pour faire tomber les masques qu’un acteur ?

C’est bien cet élément perturbateur, ou plutôt sondeur, comme un observateur qui modifierait les résultats de son expérience, qui vient remuer le trouble. Elizabeth fantasme, c’est son métier. Elle ne vit que pour incarner des personnages, c’est bien ce qui s’avère perturbant lorsqu’elle se confronte à la version d’origine, en quelque sorte non-compressée. Car il s’agit bien d’un problème quasi mathématique que soulève May December : la frontière entre le discret et le continu ou, plus vulgairement, celle du rapport original/copie. Évidemment, la situation de Gracie, Joe et de leur famille suscite des réflexions, des jugements et des inquiétudes légitimes. Mais la réalité est indéniablement plus complexe : ce sont des êtres humains, qui vivent, évoluent et grandissent dans un cadre, un quotidien, une vie de famille, avec ses tares, ses joies et ses peines.

C’est la propension d’Elizabeth à réduire ses interlocuteurs à des personnages de son prochain film qui devient problématique. En ne s’attachant qu’aux détails, en ne réduisant Gracie qu’à un ensemble de traits – en témoigne l’évolution de son apparence, singeant de plus en plus Gracie, comme une mauvaise contrefaçon qui atteint à la fin son zénith – Elizabeth en perd la substance, la vérité. Elle qui pensait percer un mystère n’en effleure que la surface. Cette dramatisation permanente est très caustiquement appuyée par Haynes qui prend plaisir à surmettre en scène des semi-climax pour mieux les désamorcer, à l’aide du si iconique zoom accompagné de sa musique « suspens » du true crime, paroxysme de la télé-réalité s’il en est.

Il y a aussi dans May December une toute autre critique de l’artifice, celle d’un masque quotidien, d’un faux-semblant permanent accepté pour vrai que le réalisateur s’emploie là aussi à déliter lentement, utilisant la quête d’Elizabeth comme moteur. Allié au true crime enrayé, se dresse une sorte de cliché à la Martin Parr (certains cadres rappellent directement le travail du photographe) désaturé, vidé de son vernis reluisant, ne laissant, au fur et à mesure du regard, que le vice. Le dysfonctionnement.

La prouesse tient en une sorte d’union entre Persona et Vertigo où actrices, personnages et personnes tendent à se confondre. Plus encore, elle tient de sa résultante : le flou. Une réponse complexe, ou une myriade d’interrogations supplémentaires, une impression la plus fidèle possible du vivant, une perpétuelle remise en question. C’est en acceptant la caricature qu’induit le cinéma sur le réel que Haynes parvient à la tordre, à l’utiliser pour mieux en critiquer les fondements mêmes.

May December / de Todd Haynes / avec Julianne Moore, Nathalie Portman, Charles Melton / USA / 1h53 / Festival de Cannes 2023 – Compétition officielle

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