
Nora et Hae Sung sont de très bons amis d’enfance, ils n’envisagent pas la vie l’un sans l’autre. Mais lorsque la famille de Nora émigre aux États-Unis, leur relation s’arrête abruptement. Et ce jusqu’à ce que Hae Sung parvienne à retrouver Nora grâce aux réseaux sociaux et à reprendre contact avec elle. Des deux enfants jouant à grimper sur les statues d’un jardin en Corée, on retrouve le regard enjoué lorsque les deux adultes se rencontrent des années après, dans un parc américain.
Le film de Celine Song met en parallèle deux notions du destin, l’une omniprésente dans le folklore coréen et l’autre dans la fiction américaine. Les personnages contemporains évoluent dans cet univers où il est impératif d’avoir une âme sœur. Un concept qui permet lors d’une relation languissante de déplacer la faute : c’est que je ne dois pas être avec la bonne personne ; tout en restant plus ou moins convaincu de son existence, ici ou à l’autre bout du monde. Le charme de Past Lives réside avant tout dans cette capacité des protagonistes à subtilement faire référence à leur condition de personnages. C’est bien ce que fait Arthur, le mari de Nora, constatant avec humour qu’il a le « mauvais rôle » dans l’histoire.
La volonté des personnages et celle des spectateurs prend alors des directions différentes, voire contradictoires. Le spectateur souhaite que Nora et Hae Sung, comme des protagonistes romanesques, puissent se retrouver. Tandis qu’eux semblent lutter pour ne pas céder à cette influence de la fiction et rester dans le champ de la raison. Cette dualité entre spectateurs et personnages, et cette envie de la part des premiers de projeter sur les seconds ses illusions, est rendue claire dès la première scène : la caméra nous met à la place de clients du bar assis en face de Nora, Hae Sung et Arthur et nous fait prendre part à leur conversation. Alors qu’ils essayent de deviner l’histoire de ce trio, nous commençons presque instinctivement à faire de même.
Ce que Celine Song met savamment en scène dans ce premier film est bien l’idée que l’être humain n’a de cesse de se projeter, aussi bien en avant qu’en arrière. Et la tâche de Nora est alors de réussir à ne pas juxtaposer les regrets d’une première relation sur les défauts de la suivante. La cinéaste filme donc ces délibérations intimes et invisibles, qui mènent à la prise de décision. Avec une écriture et une esthétique d’une immense délicatesse, elle pioche ce qu’il y a de meilleur dans le mélodrame et reste à l’abri de tous ses excès. C’est donc avec pudeur que Past Lives évoque la question du bonheur amoureux, fuyant à coup de « et si… ». Car peut-être que savoir être heureux c’est justement apprendre à renoncer.
Past Lives – nos vies d’avant / De Céline Song / Avec Greta Lee, Teo Yoo et John Magaro / États-Unis / 1h46 / Sortie le 13 décembre 2023.
Une réflexion sur « Past Lives – nos vies d’avant »