James Gray à l’opéra

Les Noces de Figaro au Théâtre des Champs-Elysées

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Le cinéaste américain met en scène Les Noces de Figaro, son premier opéra ©Vincent Pontet

La fin d’année est chargée pour James Gray. Après avoir livré son odyssée de l’espace intime Ad Astra au mois de septembre, il met en scène un opéra pour la première fois, Les Noces de Figaro, qui se jouera du 26 novembre au 8 décembre au Théâtre des Champs-Elysées, à Paris. Nous avons assisté à la conférence de présentation du spectacle, donnée vendredi 22 novembre en compagnie du metteur en scène.

On peut être surpris de voir James Gray aux commandes de cet opéra de Mozart tiré de la pièce de Beaumarchais (1778). Les intrigues virevoltantes qui se tissent autour du mariage de Figaro et de Suzanne semblent en effet assez éloignées du rythme de ses films, et de ses sujets de prédilection. Mais le cinéaste, grand amateur d’opéras depuis longtemps, se tourne vers cette nouvelle mise en scène avec le plus grand respect pour l’œuvre originale. Interrogé par Frédéric Bonnaud, directeur de la Cinémathèque française, sur le désir qu’il pourrait avoir à s’imposer sur cet opéra, James Gray répond, amusé : « Les cinéastes font partie des pires personnes sur terre. Ce sont des gens narcissiques et grotesques qui pensent que leur point de vue est plus important que celui des autres, et que l’on va payer pour voir leurs films dans une salle obscure durant deux heures. Bien sûr que l’on a envie de s’imposer, mais c’est impossible. Il faut savoir s’oublier, et c’est ce qu’il y a de plus difficile pour une personne narcissique. Je n’ai rien en ma possession pour améliorer ce qu’a fait Mozart, da Ponte ou Beaumarchais, je dois surtout honorer leur travail. Tous les efforts que je fais sont mis en œuvre pour honorer le texte. Non pas chaque mot, chaque réplique précisément – j’ai par exemple rendu le personnage du Comte un peu plus absurde qu’il ne l’est dans la pièce -, mais je cherche à respecter l’essence du texte, le cœur de ses thèmes. J’aurais très bien pu mettre en scène l’opéra sur un plateau de télévision de Fox News, où tout le monde porterait des combinaisons spatiales et communiquerait par radio. J’aurais pu. Mais je ne l’ai pas fait. Pour moi, livrer une telle mise en scène reviendrait à se croire plus important que la musique, le livret, le texte de la pièce, et à se détourner de son essence. Je veux apporter de l’honnêteté dans ce que je fais. » Dès lors, faut-il s’attaquer aux mécanismes théâtraux, à la dramaturgie même pour appréhender l’opéra ? « La première chose que je demandais aux chanteurs lors des répétitions, c’était : « de quoi parle la scène ? » En général, ils répondaient à côté, en me parlant de l’intrigue ou des détails gestuels. Ce qui est important, c’est de chercher la signification émotionnelle des scènes. Si je me contente de diriger le mouvement des acteurs sans penser à l’intention profonde qui motive chaque scène, alors ça n’a pas de sens. Tout doit être clair au niveau du sens. Il y a une différence fondamentale entre ce qui est vague et ce qui est ambigu. J’essaye de faire en sorte que les intentions soient très lisibles pour que l’ambiguïté puisse alors transparaitre. »

Mettre l’accent sur l’ambiguïté des situations plutôt qu’en dispenser une vague interprétation, une nuance qui peut servir de maxime. On imagine aisément l’enthousiasme avec lequel le cinéaste peut se saisir de la riche psychologie des personnages créés par Beaumarchais. À cet égard, il précise sa direction d’acteurs. « Je ne veux pas que les acteurs se disent qu’ils jouent le rôle de tel personnage. Le premier jour, je leur ai dit que je voulais qu’ils montrent quelque chose d’eux-mêmes. Ça ne tient pas qu’à mon intention, chaque acteur apporte sa propre réponse. Cela vient aussi du texte, car sinon il n’aurait pas survécu depuis 1778. Je déteste vraiment quand un acteur commence par me dire « le personnage que je joue »… Tout le propos du travail artistique consiste justement à montrer qu’un lien nous relie, même si l’on parle de la face la plus sombre de l’homme. Prenons par exemple Chinatown, un film très sombre que j’adore, ou Docteur Folamour : ils nous apprennent qu’il faut oser se confronter soi-même à ce qu’il y a de complexe ou laid à l’intérieur de soi. Cela peut être empêché si une distance se crée. L’art, c’est le lien qui nous unit. »

Pour le chef d’orchestre Jérémie Rhorer, qui est à l’initiative du projet avec Michel Franck, directeur du Théâtre des Champs-Elysées, « inviter James Gray, ce n’est pas seulement inviter un metteur en scène consacré à faire sa première mise en scène d’opéra, c’est beaucoup plus que ça. C’est relier le fil d’une tradition de grands cinéastes qui, comme Fellini, Visconti, Kubrick, Leone, a un amour et une compréhension de la musique qui me semble complètement constitutifs de son langage cinématographique. » James Gray a-t-il pensé à ces cinéastes que l’on dit parfois « opératiques » avant de mettre en scène Les Noces de Figaro ? « Ce qui m’a beaucoup aidé, c’est d’abord d’avoir vu de mauvais opéras, ce sont de bonnes leçons sur ce qu’il ne faut pas faire. Pour revenir à Luchino Visconti, malheureusement, ses opéras avec Maria Callas n’ont pas été filmés, c’est difficile d’en parler. Dans Le guépard, il fait référence à Verdi, et on comprend que son cinéma tient de l’intime. Mais à l’opéra, il n’y a pas la possibilité de faire des gros plans, il faut trouver une autre manière de travailler l’intime. Visconti arrivait à exprimer quelque chose de large et subtile à la fois, je suppose qu’il faisait la même chose avec ses productions d’opéra et que c’était splendide. Le film de Visconti le plus opératique, c’est sans doute Senso. On observait chez lui une transformation de style. »

James Gray s’inscrit ainsi dans une prestigieuse lignée de grands réalisateurs passés du plateau de cinéma à la scène de l’opéra. Cette production se trouve être l’occasion manifeste pour le cinéaste de mettre pleinement à profit son sens musical, qui peut se trouver contraint au cinéma : on apprend par Jérémie Rhorer que James Gray a été meurtri par les coupures au montage d’Ad Astra d’un extrait de Parsifal de Wagner, lors de la scène finale entre le père et le fils. Ce goût profond pour l’opéra, mais aussi l’étude du sous-texte par un long travail de répétitions sont autant d’éléments qui s’imposeront peut-être encore davantage lors de la conception de ses films, à l’avenir. En attendant, c’est au Théâtre des Champs-Elysées que ça se passe. À la question d’une personne du public interrogeant le réalisateur si cet opéra témoignera ou non de sa touche personnelle, comme celle que l’on peut retrouver au sein de tous ses films, James Gray aura la phrase parfaite pour conclure, même si nous ne la traduirons pas : « Get ready motherfuckers. »

Les Noces de Figaro / Composé par Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Lorenzo Da Ponte, d’après Le Mariage de Figaro de Beaumarchais / Mise en scène de James Gray / Du 27 novembre au 8 décembre 2019 au Théâtre des Champs-Elysées.

Une réflexion sur « James Gray à l’opéra »

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