True Detective

Disponible sur OCS

Woody Harrelson et Matthew McConaughey © HBO

Un meurtre rituel en Louisiane, un règlement de comptes politique en Californie, un enlèvement d’enfants dans les monts Ozark. Trois enquêtes, trois régions des États-Unis, trois équipes d’enquêteurs ; les différentes saisons de True Detective n’ont aucun lien narratif direct entre elles. La première a été acclamée comme un chef-d’œuvre ; la seconde, décriée malgré une qualité honorable mais sans doute trop en-dessous de sa prédécesseure ; la troisième, accueillie avec soulagement grâce à sa capacité à renouer avec la première tout en trouvant un souffle propre. Pourtant, True Detective est une anthologie formant un tout cohérent, dans lequel chaque saison dialogue avec les autres, et qui mérite donc d’être visionnée dans son ordre de parution. Mais puisque la mode est au classement qualitatif, et qu’il convient toujours mieux de garder le meilleur pour la fin, il peut être plus à propos d’aborder les saisons dans leur ordre inverse d’intérêt.

SAISON 2 : QUELQUE CHOSE DE POURRI AU ROYAUME DE VENTURA

Rachel McAdams et Colin Farrell © HBO

Il faut être honnête : si le temps vous manque, on ne saurait que trop vous conseiller de vous dispenser de cette saison californienne, qui tout en n’étant pas honteuse, n’atteint pas la qualité véritablement exceptionnelle des deux autres. Malgré des critiques parfois injustes, certaines de ses faiblesses sont indéniables. La principale étant probablement que là où l’enquête sur un meurtre ésotérique dans une Louisiane brumeuse et opaque était absolument captivante dans la saison précédente, ici il nous importe assez peu de savoir quel politicard véreux s’est débarrassé d’un de ses semblables, dans cette Californie industrielle, corrompue et particulièrement antipathique. Le tout filmé dans d’étranges teintes sépia sursaturées, qui surjouent les oppositions entre ombres et lumières de façon un peu caricaturale.

Pourtant, du fait de cette importance plus relative de l’investigation, c’est la personnalité-même des personnages principaux qui devient l’objet de notre intérêt. Bezzerides (Rachel McAdams), Velcoro (Colin Farrell) et Woodrugh (Taylor Kitsch), appartenant chacun à des services de polices différents, en concurrence les uns avec les autres, se trouvent forcés de coopérer sur une même enquête, celle du meurtre d’un édile local, au cœur d’une vaste opération immobilière sur le point d’être conclue. Manipulés comme des pions sur l’échiquier des puissants, il existe chez ces anti-héros une forme de fatalisme, d’acceptation de leur impuissance, qui lorsqu’elle se teinte de rébellion devient particulièrement émouvante. Leurs avancées sont en fait moins l’occasion de démêler les fils du réseau politique pourri jusqu’à la moelle du comté de Ventura où le meurtre a eu lieu, que de se confronter chacun à leurs propres traumatismes. La première, Bezzerides, déteste sa famille et entretient avec les hommes un rapport complexe d’attirance et d’aversion ; elle porte toujours des couteaux de combat aux chevilles, de peur de se faire agresser. Le deuxième, Velcoro, a vendu son âme à un truand local pour se venger du violeur de sa femme, laquelle l’a maintenant quitté, et lutte pour ne pas perdre la garde de son fils avec lequel il n’entretient pourtant pas une relation très saine. Le troisième, Woodrugh, est hanté par ses souvenirs d’Afghanistan, et se trouve accusé de sollicitation de faveur sexuelle. Des héros déjà brisés dans leur passé lointain, attaqués dans leur présent, et entraînés dans une spirale de violence qui les dépasse vers un avenir plus qu’incertain.

Malheureusement, un quatrième personnage à l’arche assez bâclée et factice vient ternir cette galerie de portraits si magnifiquement désespérés : l’ancien mafieux Semyon (Vince Vaughn), qui tente de se ranger et de mener une vie à peu près honnête, offre pourtant lui aussi une belle variante sur le même thème, à savoir que l’on n’échappe pas à son passé. Mais la mise en œuvre de cette idée est répétitive et bégayante, et l’interprétation peu convaincante. La descente en enfer qu’il est censé vivre devient rapidement une interruption irritante des parcours bien plus intéressants des trois autres protagonistes.

Il n’en reste pas moins que dans cette saison est construit un univers fataliste assez superbement noir et décadent. De tous les personnages, aucun ne peut rien contre les puissants de l’empire corrompu dans lequel ils se débattent, pas plus qu’ils ne parviennent à échapper à leurs propres démons ; et pour ceux qui parviennent à atteindre une forme de rédemption, celle-ci se paie au prix fort. Il semblerait seulement que l’osmose entre le poids du passé individuel des personnages et la déréliction de l’univers dans lequel ils évoluent n’ait pas entièrement opéré.

 

SAISON 3 : NIETZSCHE, PROUST ET JIMI HENDRIX

Mahershala Ali et Stephen Dorff © HBO

« Le temps est un cercle plat. » Dans la première saison, cette citation (approximative) de Nietzsche, répétée comme un leitmotiv, marquait l’esprit. Mais c’est en fait la troisième qui illustre mieux cette idée selon laquelle nous revivons éternellement les mêmes expériences : à trois époques de sa vie, un même homme revit trois fois de suite la même enquête.

Wayne Hays, dit Purple Haze (Mahershala Ali) et son coéquipier Roland West (Stephen Dorff), enquêtent sur la double disparition des enfants Purcell, un frère et une sœur partis faire du vélo, et n’étant jamais revenus. Deux flics, l’un taciturne, incompris et solitaire, l’autre sociable et intégré dans les services de police ; trois époques qui se superposent, la première étape de l’enquête, sa prolongation dix ans après avec la réouverture du dossier, et son ultime tentative de résolution par des héros vieillis ayant depuis longtemps quitté la police. Les éléments de base de cette nouvelle intrigue sont en fait exactement les mêmes que ceux qui constituaient celle de la première saison. Mais avec une différence majeure, l’interpénétration quasi organique des différentes strates temporelles, par des flashes-back et flashes-forward imbriqués les uns aux autres. Imbriqués par des répliques et des phrases qui, répétées d’une période à l’autre, suscitent le souvenir lorsqu’elles sont prononcées ; par des lieux, arpentés par le héros encore et encore, à commencer par la maison des jeunes enfants Purcell ; mais surtout par un être, Hays lui-même, hanté aussi bien par des réminiscences que par des prémonitions, qui par moment s’aperçoit lui-même à un autre âge dans le recoin d’une pièce, ou par une fenêtre – et il faut reconnaître que la réalisation sait jouer des effets de transitions à la fois extrêmement efficaces et poétiques pour passer d’une période à l’autre ; reflets, travellings, panoramiques… métamorphosent en un clin d’œil le héros et nous transportent à travers le temps.

Ici, le coup de force est de parvenir à rendre l’enquête fascinante tout en faisant passer sa résolution presque au second plan. C’est moins le fin mot de l’histoire (qui a enlevé les enfants Purcell, et pourquoi ?), que le parcours de Hays à travers sa propre existence, qui nous intéresse. Sa rencontre avec sa femme, la naissance de ses enfants, le passage à la vieillesse… Sa vie de famille est en fait elle-même entièrement construite autour du drame, puisque c’est en qualité de témoin qu’il rencontre l’institutrice Amelia (Carmen Ejogo), avec laquelle il se mariera, et qui elle-même enquête à sa manière en écrivant un livre sur l’affaire. D’ailleurs, comment espérer de ces vieux hommes traînant avec grand peine leurs carcasses abîmées qu’ils pourchassent arme au poing un Grand Méchant qui leur aurait échappé durant leurs vertes années ? Surtout, leur faiblesse physique n’est rien en regard du mal qui touche Hays : perdant la mémoire, la course contre la montre qu’il engage est à la fois un vecteur de suspens et un marqueur du fatum qui pèse sur lui, puisque sa dégénérescence est inéluctable.

Cette troisième saison nous parle en fait moins de l’éternel retour nietzschéen que de quelque chose qui s’approcherait du temps proustien, d’abord recherché, puis retrouvé. Hays tente, par le récit, de dissiper cette brume qui se répand, cette « Purple Haze », comme dirait Jimi Hendrix, qui lui brouille le cerveau. Le passage d’un âge à un autre qui a lieu sans que nous le percevions, dont la continuité se brise perpétuellement, et dont l’unité ne peut être cristallisée qu’à travers l’art qui lui redonne une forme. L’idée est citée à travers l’extrait de Robert Penn Warren lu par Amelia dans le premier épisode : « The name of the story will be Time » (« Le nom de cette histoire sera Temps »), et illustrée par l’importance que prendra son propre livre sur l’enquête dans sa résolution. La clé est dans le conte, dans le récit, plutôt que dans les faits. Et en courant derrière son passé, Hays cherche moins à attraper un coupable qu’à retrouver la cohérence de sa propre existence. Ce qui fait toute la force et toute la beauté de cette saison.

SAISON 1 : MÉTAPHYSIQUE DU VIEUX SUD

Matthew McConaughey et Woody Harrelson © HBO
Il est bien tard pour écrire sur la première saison de True Detective. Déjà culte, déjà historique ; déjà partie intégrante de la culture populaire et de la mythologie de Matthew McConaughey ; déjà abondamment commentée, analysée, reprise, et même parodiée. Mais puisque le motif qui la compose est une spirale, et que l’idée qui la structure est comme on l’a déjà dit celle de l’éternel retour nietzschéen…

Rust Cohle et Martin Hart. Le nihiliste athée, froid et solitaire, curieux mélange de rationalité et d’ésotérisme ; et l’américain de base, le flic qui fait marrer ses collègues, bien installé avec sa famille et droit dans ses bottes. Un duo d’antagonismes parfaits, entre lesquels se crée paradoxalement une alchimie unique – en grande partie grâce au talent des interprètes. Car certes, True Detective est la création de Nic Pizzolatto, mais sans Matthew McConaughey et Woody Harelson, le génie halluciné et mystique pour l’un, le débonnaire cachant de multiples fissures pour l’autre, jamais elle n’aurait connu un tel succès. De même pour Maggie Hart, la femme de Marty. Là où dans la saison 2, l’histoire personnelle de Semyon et ses histoires de couples viendront interrompre la progression du récit de façon agaçante, ici l’écriture du personnage de Maggie donne au contraire l’occasion d’approfondir les ambiguïtés des personnages. L’interprétation de Michelle Monaghan, souffrant indirectement du travail et du comportement de son mari, donne une véritable étoffe au personnage, et au foyer où elle se tient comme prisonnière. C’est le lieu d’un équilibre inatteignable et profondément nostalgique, hypocrite et factice pour Martin, puisqu’il le trahit, et jamais vécu pour un Rust mélancolique et traumatisé par la perte de sa fille et le départ de sa femme.

Mais devant cet arrière-plan qu’on oublie peut-être et qui pourtant est un liant essentiel du récit, c’est évidemment l’enquête elle-même qui marque la mémoire. Il y a les dialogues, ces répliques métaphysiques de Rust confrontant sa vision pessimiste du monde à celle, basique et manichéenne, de Marty. S’instaure entre eux un vrai échange, un choc des conceptions et des modes de pensée, qui vient bousculer le spectateur dans ses propres croyances, questionnant des sujets aussi simples et amusants que l’existence de Dieu, la vie après la mort, ou le sens de l’existence humaine. Il y a surtout des scènes et des images qu’on n’oublie pas : le corps recourbé d’une femme morte affublée de bois de cerfs, une église en ruine et ses graffitis morbides, les visions de Rust la nuit quand il conduit…

Le crime sur lequel enquêtent Rust et Marty agit comme un révélateur, et peu à peu se construit un monde hanté, ancien et pervers. On y retrouve l’univers du Southern Gothic, ce genre littéraire dressant un tableau sombre du vieux Sud américain. Propriétés dissimulées dans le bayou ; vieilles familles aristocratiques, puissantes et incestueuses, hypocritement pieuses et nostalgiques d’un ordre révolu. La phrase est topique, mais tant pis : c’est bien la face sombre de l’Amérique et de l’humanité que documente Nic Pizzolatto. Celle, façonnée par les puissants, qui est faite de pulsions que les systèmes et les lois servent à dissimuler plutôt qu’à résoudre, et qui vient ébranler jusqu’aux fondements de nos convictions les plus fermes et les plus intimes.

Que reste-t-il au spectateur sortant, hagard, des trois saisons de True Detective ? Des génériques somptueux et hallucinés, au son de The Handsome Family, Leonard Cohen ou Cassandra Wilson ; des visages inquiets et torturés de policiers habités par leurs enquêtes et leurs traumatismes ; des fausses pistes, des faux coupables, des fausses résolutions ; une certaine paranoïa, une inquiétude, une méfiance envers les puissants ; surtout, une certaine idée du temps, de la mémoire et de la mort.

True Detective / De Nic Pizzolatto / Avec Matthew McConaughey, Woody Harrelson, Colin Farrell, Rachel McAdams, Vince Vaughn, Mahershala Ali, Stephen Dorff / 3 saisons de 8 x 55mn / Depuis 2014.

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