Blue Jasmine

Rétrospective Cate Blanchett

Cate Blanchett dans Blue Jasmine © Warner Bros. Pictures – 2013

Le souffle court, les traits tirés, le regard mouillé de nostalgie : Cate Blanchett excelle en Blue Jasmine, qui demeure encore à ce jour le dernier grand film de Woody Allen.

À survoler l’abondante filmographie du prolifique cinéaste (environ un film par an depuis 1971 !), nous serions vite tentés de la résumer à sa simple dimension comique. Une comédie tantôt frivole et inconséquente, mélange détonnant des Marx Brothers, de l’humour juif à la Lubitsch et de la screwball comedy (Woody et les Robots, Guerre et Amour, Le Sortilège du Scorpion de Jade, Scoop…), tantôt introspective et métaphysique, comme une mise en images de la psychanalyse que le new-yorkais affectionne tant (Manhattan, Annie Hall, Stardust Memories, Hollywood Ending…). Ce serait toutefois aller bien vite en besogne, car, comme tous les auteurs au fond, Woody Allen possède une part d’ombre qui resurgit de temps à autre. L’occasion pour lui d’explorer les profondeurs de la nature humaine de manière nettement plus corrosive, auscultant les maux et les tourments d’une bourgeoisie jamais avare en cruauté morale. Un pied chez Tennessee Williams, un autre chez Ingmar Bergman, Allen a su en une petite poignée de films, de September à Wonder Wheel en passant par Match Point, s’imposer comme un dramaturge hors pair, auteur brillant d’une mosaïque de la névrose humaine dont Blue Jasmine est une pièce maîtresse.

Elle débarque fière et pimpante à l’aéroport de San Francisco, son sac Louis Vuitton sous le bras, racontant ses souvenirs mondains à sa voisine de vol. Peut-être est-ce là sa mère, une amie proche ou même une simple connaissance ? Non, ce n’est qu’une illustre inconnue qui aura vite fait de se débarrasser de cette femme snob et envahissante, visiblement sur le point de perdre les pédales. Cette femme, c’est Jasmine (Cate Blanchett), autrefois femme au foyer gâtée par Hal (Alec Baldwin), son époux richissime (en vérité escroc de la finance), aujourd’hui célibataire ruinée en pleine crise existentielle, forcée de vivre pour un temps chez sa sœur Ginger (Sally Hawkins), une modeste caissière à la vie sentimentale mouvementée, autrefois victime de son beau-frère arnaqueur. C’est pour Jasmine le début d’une potentielle reconstruction, même si trouver sa place dans ce monde de « gens simples » ne sera pas de tout repos.

Si le postulat de base pourrait aisément déboucher sur une comédie allenienne classique (le film réserve quelques jolis traits d’humour), Blue Jasmine se pare bien vite d’une tonalité mélodramatique poignante. Allen n’épargne rien à son personnage, du ressentiment des victimes de son mari jusqu’aux mains baladeuses du dentiste dont elle est un temps la secrétaire, sans oublier son fils adoptif qui lui a tourné le dos. Jasmine enchaîne dès lors les verres d’alcool fort et les épisodes dépressifs, au point de vivre de véritables absences durant lesquelles elle se met à parler seule, déconnectée du monde qui l’entoure, s’abandonnant aux souvenirs dont elle peine à faire le deuil. Un moyen pour le cinéaste d’insérer dans son récit divers flashbacks venant peu à peu faire la lumière sur le passé de Jasmine et sa fatidique bascule dans l’enfer de la classe moyenne.

Comme souvent chez Woody Allen, la réussite (et par corollaire l’échec) d’un film ne tient qu’à peu de choses. Un équilibre ici plus ténu encore que d’habitude, tant le film s’accroche tout entier à l’interprétation de son actrice, qui n’a jamais été aussi simplement belle que sous la lumière de carte postale de Javier Aguirresarobe (déjà à l’œuvre sur le plus léger Vicky Cristina Barcelona). Toujours sur la brèche, passant du rire aux larmes en un clin d’œil, Cate Blanchett paraît habitée comme rarement par ce personnage haut en couleurs, souvent agaçante, parfois même détestable et pourtant toujours fascinante. Si le réalisateur a toujours su mieux que quiconque construire des personnages féminins inoubliables, Jasmine remporte peut-être la palme, authentique desperate housewife dont les parures passées de mode ne font plus illusion.

Une peinture bouleversante que la relation entre Jasmine et Ginger vient sublimer encore un peu plus – deux sœurs que tout oppose, autre grand leitmotiv du cinéaste. Si Jasmine fait son possible pour échapper au destin terriblement banal de sa sœur, Ginger, quant à elle, reproduit à son contact, consciemment ou non, les mêmes erreurs que son modèle, s’entichant d’un homme bien sous tous rapports, ironiquement prénommé Al (Louis C.K.) et qui se révélera, bien sûr, ne pas être celui qu’il prétendait.

Néanmoins, Woody Allen, dans un élan démiurgique assez cruel, offrira à Ginger une rédemption dont Jasmine se verra hélas privée : celle de l’acceptation de son sort et de sa modeste nature. Car le cœur de Blue Jasmine ne réside pas dans le parcours de son personnage vers un possible rétablissement (il faut être bien candide pour ne pas rapidement comprendre l’impossibilité de cette quête), mais dans sa longue et pénible prise de conscience. Autrefois épouse dévouée et superficielle, aujourd’hui grande sœur encombrante et désaxée, Jasmine ne s’est toujours définie qu’à travers le regard des autres et jamais par elle-même. Ce même regard dont elle cherche sans relâche l’approbation, quitte à s’enfermer pour de bon dans la mythomanie, ce qui lui coûtera in extremis un potentiel nouveau départ dans les bras de Dwight (Peter Sarsgaard). Une épiphanie qui frappe par son caractère inéluctable et achève de transformer Jasmine en martyre d’un monde déviant et dépourvu d’empathie : qu’y-a-t-il à reconstruire si l’on n’a jamais vraiment existé ? Une noirceur indélébile que le climax du film, peut-être l’un des plus bouleversants jamais filmé par l’auteur, vient appuyer encore un peu plus, achevant de tracer la morale très williamsienne du film : quand il n’y a plus que des victimes et des coupables, alors au fond, plus personne n’est innocent.

Blue Jasmine / De Woody Allen / Avec Cate Blanchett, Alec Baldwin, Sally Hawkins / Etats-Unis / 1h38 / 2013.

Une réflexion sur « Blue Jasmine »

  1. Voilà une remarquable lecture de ce film. Effectivement, comment ne pas songer à Vivien Leigh dans le « Tramway » de Williams lorsqu’on voit ainsi flancher Jasmine. Allen l’avait nécessairement en tête, faute de le nommer expressément. Sous ses airs de plagiat, il y a tout de même un film superbe, c’est vrai, qui émeut comme n’avait su le faire depuis longtemps un film de Woody Allen. Effectivement, un grand cru.

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