Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait

Au cinéma le 16 septembre 2020

De l’inconstance du sentiment amoureux – Niels Schneider, Jenna Thiam, Guillaume Gouix. ©Xavier Lambours / Moby Dick Films

Tout commence sur le quai d’une gare, comme à la fin d’une histoire d’amour. Maxime (Niels Schneider) est attendu par Daphné (Camélia Jordana), alors qu’ils ne se connaissent pas. Pas encore. Il est venu rendre visite à son cousin François (Vincent Macaigne) dans sa belle maison du Luberon, mais ce dernier est retenu par son travail à Paris. C’est donc sa compagne, enceinte de trois mois, qui reçoit le jeune homme. Ils vont passer quelques jours ensemble, profitant du temps vacant pour se rencontrer. Se raconter.

« C’est justement quand les histoires sont indiscrètes qu’elles deviennent intéressantes », annonce malicieusement Daphné avant de plonger avec nous dans celles, tourmentées, de Maxime. L’indiscrétion des confidences amoureuses se rattache moins, ici, au dévoilement qu’au partage, celui d’une intimité qui permet à la fois de soigner celui qui parle et d’enseigner à celui qui écoute, dans un élan réciproque. La teneur romanesque des échanges et la circulation des désirs sont présentées sous la forme de retours en arrière, parfois à plusieurs étages, dans une structure extrêmement maîtrisée. De quoi alimenter le roman fantasmé de Maxime, apprenti écrivain qui croit que ses expériences inspireront le livre qu’il rêve d’écrire. Avec Victoire (Julia Piaton) et Sandra (Jenna Thiam), celui-ci bute contre des visions de l’amour qui le poussent à s’interroger à son tour ; la première soutient qu’un couple ne peut pas reposer sur du plaisir et du désir, tandis que la seconde réfute l’idée qu’une relation doit être basée sur des affinités et des goûts communs. Il n’y a là toutefois rien de trop cérébral tant ces théories sont brillamment incarnées par les acteurs. Comme chez Eric Rohmer, figure tutélaire planant au-dessus du film sans jamais lui faire de l’ombre, le langage parfaitement bien articulé – prononcer les négations et proscrire le « on » au profit du « nous » – ne dissone jamais car il est généralisé, provoquant une totale homogénéité.

Emmanuel Mouret est un immense metteur en scène de la parole. Capable de dire l’émoi sous ses différents états, ses multiples conceptions et ses infimes variations. Le titre est d’une clarté redoutable : tous les propos que l’on tient ne mènent pas nécessairement aux actes qu’ils supposent. La force du film est de mettre à jour un tel adage, et par conséquent de rendre compte de l’inconstance des sentiments. Il y parvient notamment dans son orchestration de la contradiction. Ainsi Daphné fait-elle remarquer à Maxime qu’il est humain de ne pas pouvoir résister, alors qu’elle défendait face à François, dans un flashback, la raison et la volonté en évoquant leur possible rupture.

Se pose alors une question fondamentale : où trouver la vérité ? Est-il même possible d’y accéder un jour ? Emmanuel Mouret nous offre un élément de réponse via le même procédé qu’utilisait Woody Allen dans Crimes et Délits (1989). Rappelons-nous : le cinéaste new-yorkais incarnait, dans ce film aux récits enchâssés (autre point commun), un documentariste contraint d’accepter de faire le portrait d’un producteur vaniteux. Pas le moins du monde intéressé par cet être insignifiant et égocentrique, il réalise dans le même temps un documentaire sur le philosophe Louis Levy, personnage fictif joué par le psychologue Martin S. Bergmann. Cet intellectuel partage la même fonction capitale que le philosophe qui fait l’objet, chez Emmanuel Mouret, du documentaire de David (Louis-Do de Lencquesaing), pour qui Daphné travaille comme monteuse. Ils apparaissent tous les deux d’une manière identique : interviewés face caméra dans un film à l’intérieur du film, dispensant des discours monotones en contraste avec le ton global. Or ces philosophes, qui paraissent occuper un rôle quasi insignifiant, sont en réalité ceux qui parviennent à éclaircir un chemin dans le dédale sentimental et moral des personnages. Chez Woody Allen, Louis Levy est le seul à donner un sens à leurs agissements. Il déclarait avec sagesse, dans sa dernière réplique : « Nous sommes la totalité de nos choix. Les événements surviennent de façon imprévisible, injuste, le bonheur humain ne semble pas faire partie du plan de la création. C’est seulement nous, avec notre capacité d’amour, qui donnons une signification à cet univers neutre. » Toute l’épaisseur du propos était contenue dans cette réplique dite par ce personnage qui, d’abord très secondaire, s’octroyait finalement une place centrale dans la constellation du récit. Le philosophe des Choses qu’on dit, les choses qu’on fait ne serait-il pas, lui aussi, le véritable protagoniste ? Ses trois interventions soulignent l’importance de trois clefs indispensables : le pardon, la joie de donner et l’amour comme total désintéressement, par opposition à la possession. Cette dernière idée semble germer en creux, à vitesse variable, chez tous les personnages jusqu’à leur permettre, peut-être, une forme de libération. Et d’exister par-dessus les couleurs mélancoliques du superbe épilogue de ce grand film clairvoyant.

Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait / D’Emmanuel Mouret / Avec Niels Schneider, Camélia Jordana, Vincent Macaigne, Emilie Dequenne, Jenna Thiam / France / 2h02 / Sortie le 16 septembre 2020.

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