La Nuit du 12

Au cinéma le 13 juillet 2022

Bastien Bouillon et Bouli Lanners © Copyright Haut et Court

En exergue de La Nuit du 12, un carton nous informe que vingt pour cent des crimes restent non résolus : l’histoire de ce film évoque l’une d’entre-elles. À peine les lumières se sont éteintes qu’on est déjà sonnés, curieux de découvrir ce qui s’annonce peut-être comme le Memories of Murder de Dominik Moll, mais à la française, dans les Alpes iséroises, avec des inspecteurs de la PJ pour protagonistes et des foutues imprimantes qui tombent toujours en panne. Et si l’on n’y retrouve ni la fantaisie noire du chef d’œuvre coréen, ni sa profondeur philosophique, un même drame les relie : celui du doute et du mal inexpugnable.

L’événement matriciel de l’intrigue policière est l’assassinat d’une jeune femme, Clara, brûlée vive en pleine nuit tandis qu’elle rentre chez elle. Alors que tout espoir d’une élucidation a été congédiée, c’est au spectacle du meurtre d’être évacué. La violence est horrifiante mais vite expédiée, filmée avec distance en un ralenti tragique, sur un air de lamento. Ces deux partis pris qui ouvrent le film attestent chez le cinéaste d’une absolue compréhension des mécanismes du suspense, l’effet consubstantiel du film noir. Ce n’est plus la curiosité de découvrir le coupable qui soutient l’attention du spectateur, mais le déroulé de l’enquête elle-même et ses effets sur ceux qui la dirigent.

Moll s’attache ainsi dans un souci quasi naturaliste à mettre en scène les flics au travail, ce travail bizarre qui consiste à combattre le mal avec des rapports, comme le dit l’inspecteur Marceau (Bouli Lanners) au capitaine Yohan (Bastien Bouillon). C’est ce duo qui est en charge de l’affaire et dont on suit les interrogatoires, dont on éprouve les états d’âme et l’épuisement psychologique à mesure qu’ils voient s’éloigner le bout du tunnel. Les deux acteurs constituent l’un des arguments bétonnés du métrage, tant ils se complètent et se répondent assidûment, pourvus chacun d’un physique et d’une sensibilité particulières. Ils sont un remarquable véhicule de suspense, leurs affects composant la matière première de l’action.

Mais le visage qui hante et sous-tend l’entièreté du fil narratif, c’est bien sûr celui de Clara (Lula Cotton-Frapier), l’« angel in the night » dont la présence entêtante est originalement signifiée par les lumières orangées qui percent la nuit affligée. Sans en faire l’étalage, Moll trouve une nouvelle justification, en plus d’une nouvelle patine, au clair-obscur du film noir. Autre écart vis-à-vis du genre : le rôle de la femme. Si celle-ci est souvent victime de violence au cinéma, comme dans la réalité, elle est aussi très souvent coupable, fatale. Ici, la jeune et jolie blonde apparaît comme la seule et entière victime des hommes qui la méprisent. Dominik Moll sait que le film noir a toujours revêtu un écho politique. Tout comme il sait sans doute que l’archétype de la femme fatale a pu refléter dans l’Amérique d’après-guerre la peur d’un sursaut du sexe dit « faible » dans un ordre socio-économique réorganisé, où la place de la femme s’est affirmée. À sa manière, La Nuit du 12 dresse lui-aussi un état des lieux des rapports hommes-femmes en 2022. Un tableau inquiétant, c’est le moins qu’on puisse dire.

Or c’est là que l’auteur finit par échouer. A contrario d’un Bong Joon-ho, Dominik Moll ne croit pas assez au langage du cinéma. C’est à la tractopelle qu’il badigeonne son film de discours sur la misogynie structurelle de notre société, et il s’avère plutôt décevant que le principal moteur de la fiction soit un message politique qu’un tract de #NousToutes aurait aussi bien servi. On regrettera aussi quelques images aux symboliques éculées telles que le plan ultime qui achève une œuvre peu subtile, certes, mais dont les ténèbres ordinaires se révèlent à nous avec un sens aigu de la dramaturgie.

La Nuit du 12 / De Dominik Moll / Avec Bastien Bouillon, Bouli Lanners, Mouna Soualem, Julien Frison / France, Belgique / 1h54 / Sortie le 13 juillet 2022.

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