Eo

Actuellement au cinéma

© Hanway film

Profondément marqué par Au hasard Balthazar devant lequel il aurait versé ses premières et uniques larmes au cinéma, Jerzy Skolimowski en offre en quelque sorte une variation formellement plus lyrique et plastique avec Eo, distinguée par un prix du jury au dernier festival de Cannes. Produire un récit désanthropocentré, adoptant presque entièrement le point de vue d’un âne, avait tout d’un pari audacieux, induisant une somme de contraintes tant sur le plan narratif qu’esthétique, et mettant à l’épreuve sa puissance d’identification.

Il fallait bien substituer l’animal à l’homme dans le rôle de protagoniste pour que s’impose en souverain le langage du cinéma. C’est la conséquence salutaire et passionnante du parti pris de Skolimowski. En posant littéralement sa caméra sur le regard de l’âne Eo (prononcé Io), l’auteur se prive de l’inouï pouvoir émotionnel du corps, du visage et de la voix humaines, l’incitant à chercher d’autres agents d’expression inhérents au médium, qu’il exploite sans prétention mais avec une inventivité constante. La richesse esthétique se note dès l’ouverture : sur un air grave et furieux dont les tambours et cuivres résonnent avec fracas, dans des plans rougeoyants, on découvre la noble bête couchée dans ce qu’on pense être d’abord un espace poétique. Puis on comprend vite le caractère spectaculaire de la scène : Eo est un animal de cirque, choyé par sa maîtresse Kassandra.

Skolimowski multiplie ainsi les effets visuels de heurts et de coupures franches. Sans transition, il filme l’âne tirant une charrette, battu par son nouveau maître. Alors que son ex propriétaire le défend, un cut survient : un plan montre dans un casse auto la chute tonitruante d’une carcasse de voiture. Par ces procédés de rupture, les trucages visuels et le soutien de la musique, l’âne suscite d’emblée l’adhésion quand les sentiments de terreur et de pitié nous saisissent. Car Eo est une tragédie dont le héros se révolte contre un sort acharné et implacable. Par cet aspect, le film dépasse l’exercice de style. Non réductible à une démarche expérimentale, il crée du narratif via le genre picaresque, au gré d’une succession d’aventures plus ou moins malheureuses qui constituent sa trame.

La visée d’un tel voyage ? Esquisser un portrait, proche du réquisitoire, de l’inhumaine humanité, mais surtout réinterroger nos rapports à la nature et notre place en son sein. En prêtant à l’âne des qualités anthropomorphiques (la mémoire, les sentiments) dans un registre fabulaire, Skolimowski inverse les statuts, les lieux de l’étranger et du familier. Le déplacement du regard qui intervertit les attributs, qui incarne notre essence en l’âne et relègue l’homme à l’étrangeté, à l’incompréhensible, génère une incorporation de l’homme à l’animal, de l’homme à son écosystème, au service d’une approche écopoétique de la fiction filmique.

Au lieu d’un grand discours militant et moralisateur, Skolimowski opte avec dévotion pour la poésie et sa portée philosophique, bien autant que politique. Une philosophie de l’immanence qui ne disjoint plus notre condition du reste du vivant, et ce par une forme qui tend même à s’émanciper de tout point de vue, notamment lors de plans en travellings flottants et voltigeants – tels qu’on les trouve chez Malick – qui semblent affleurer d’une perception désubjectivée, d’une conscience de la nature. C’est ce qui émeut davantage devant Eo, au-delà de la thèse animaliste, disons-le, assez consensuelle quoiqu’infiniment sincère, à savoir la tentative d’un cinéaste d’accomplir un rêve : celui de l’expérience du monde la plus radicale, hors des bornes de la réalité filtrée par le sujet humain.

Eo / De Jerzy Skolimowski / Avec Sandra Drzymalska, Lorenzo Zurzolo, Isabelle Huppert / Pologne / 1h29 / 19 octobre 2022.

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