Sirât

Festival de Cannes 2025

© Pyramide Distribution

Au milieu du désert, on installe des enceintes. La puissance du son qu’elles produisent est telle qu’on dirait qu’elle a érodé les falaises qui entourent la plaine. Les fissures qui parcourent la pierre rouge ressemblent à un électrocardiogramme de la musique. Parmi les teufeurs, des cœurs qui battent à des rythmes différents : chacun vivant une expérience profondément introspective dans la sureté qu’offre le groupe. Au sein de ces personnages unis par les liens de la drogue, Luis cherche celle qui l’est par le sang : sa fille. Et bientôt, les deux liens finiront par n’en devenir qu’un. 

Cette première intrigue et le genre qui lui est associé – un film d’aventure sur la recherche de sa fille – se transforme en autre chose – un road movie musclé – pour finalement devenir un survival à pied. 

Oliver Laxe déplace sans cesse les enjeux de son film. Ce qui fait la force de cette construction dramatique est que chaque enjeu narratif parait éliminer le précédent. Dès lors qu’un nouveau défi se présente à nos protagonistes, celui d’avant devient obsolète. Sirât procède selon un principe soustractif : c’est seulement en éliminant qu’on peut ensuite ajouter. L’intrigue se déleste donc de ses objectifs initiaux au fil de sa progression ; tout comme le cinéaste se déleste de ses personnages, eux-mêmes parfois privés d’un de leur membre. La recherche de l’une entraîne la disparition des autres.

Ce qui reste c’est le désert. Le cinéaste filme ses protagonistes qui s’engagent sur une route de montagne ardue. Les roues de leurs véhiculent au bord du sentier font chuter des pierres dans le vide. Sirât progresse de la même façon : sa trajectoire s’émiette, se ressert pour finalement nous laisser sur un fil, au bord du précipice.

« On dit qu’As-Sirāt est plus fin qu’une mèche de cheveux et aussi tranchant que le couteau ou l’épée le plus tranchant » est inscrit au début du film d’Oliver Laxe. Le Sirât est un pont passant au dessus de l’Enfer pour mener au Paradis. C’est sur ce fil que se trouvent nos personnages : gare aux chutes. Cette idée d’entre-deux, d’un Styx drainé et désormais désertique est rendu manifeste non seulement par des changements abruptes de tonalité mais aussi par les scènes de raves. Avec béatitude ou effroi, on observe ces personnages en transe ; dans un état second : entre lucidité parfaite et démence totale. 

Ces protagonistes – acteurs non professionnels – participent à placer le spectateur dans cette position de trouble constant. Leur psyché détachée de la réalité empêche toute réaction appropriée de leur part face aux retournements narratifs que le film leur impose. Ainsi, au regard de la mort aucune réponse n’est juste. Les personnages jouent trop, ou pas assez. Ce décalage nous renvoie à nos propres réactions et notre besoin, pour les sentir valides, de mimétisme avec ceux présents dans la salle et sur l’écran. 

Oliver Laxe n’épargne pas ses spectateurs. Sirât est un film âpre et aride. Sa recherche formelle n’est jamais artificielle. Derrière un formalisme marqué, Oliver Laxe touche à quelque chose d’essentiel. Bien qu’il donne l’impression de nous malmener, le cinéaste nous offre ce que nous attendons du cinéma : des personnages et des lieux inédits ; des images et des sons ineffaçables. Les murs du Grand Théâtre Lumière en tremblent encore.

Sirât / De Oliver Laxe / Avec Sergi López, Bruno Núñez, Stefania Gadda, Joshua Liam Herderson, Tonin Janvier, Jade Oukid et Richard Bellamy / 1h55 / Espagne / Festival de Cannes 2025 – Compétition officielle.

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Auteur : Chloé Caye

Rédactrice en chef : cayechlo@gmail.com ; 0630953176

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