Rencontre avec : Bruno Podalydès

Bruno Podalydès. © Maxppp / Chibane Baziz

On aime son inventivité, ses comédies d’observation fines et poétiques, l’univers personnel qu’il nourrit depuis plus de vingt ans. Aujourd’hui sort son neuvième long-métrage, Les 2 Alfred, brillante et drolatique satire des nouvelles technologies et de l’esprit start-up. Bruno Podalydès est notre invité cette semaine.

On pourrait croire que Les 2 Alfred prend sa source dans l’open space de Comme un avion (2015).

Je pense que l’idée vient de plus loin, mais j’ai constaté que j’ai reproduit le même schéma d’alvéoles que dans Comme un avion. J’avais remarqué dans des boîtes de graphisme que les personnes étaient isolées comme dans des cellules, des sortes de boxes. Dans Les 2 Alfred, les serres de The Box reproduisent cette idée. Elle sont paradoxales : c’est un open space entièrement transparent et, en même temps, les gens sont isolés. L’expression de « dictature de la transparence » est un peu galvaudée, mais elle est quand même là.

C’est d’abord le lieu qui vous intéressait ?

Oui, depuis que je fais des films d’entreprise, j’aime voir comment s’agencent les bureaux. Ça raconte beaucoup de la mentalité de l’entreprise : soit c’est un open space qui donne l’apparence d’une absence de hiérarchie, soit plus on monte dans les étages, plus on monte chez les cadres supérieurs jusqu’au président directeur général, soit il y a une culture de l’isolation progressive, soit au contraire une soi-disant hyper fluidité… Ça me plaît de voir comment, architecturalement, une entreprise s’organise.

Comment avez-vous trouvé votre décor ?

Je souhaitais trouver une entreprise qui avait une singularité dans l’architecture, et on est finalement parti d’un espace vide pour l’organiser nous-même. Toutes ces boîtes, en général, se trouvent dans des banlieues, des usines réaffectées, des friches industrielles. Là, en bordure d’un dépôt SNCF, ça me semblait plausible. Dans mon scénario, je mets très peu d’indications de lieu pour rester ouvert au moment des repérages. Quand je trouve le bon endroit, je réécris le scénario. Je fais ça à chaque fois, c’est très nourricier de m’adapter aux lieux, ça crée des nouvelles situations.

Il y a un langage très particulier dans les open space des start-up. Comment avez-vous travaillé le vocabulaire des personnages ?

J’avais collecté ma propre liste, à force de croiser des gens qui parlaient comme ça. Ça fait plusieurs fois qu’on me dit que c’est un peu caricatural, alors que pas du tout ! C’est même parfois en dessous de la réalité. Ce qui m’a plu, c’est de mélanger des mots vraiment utilisés avec d’autres inventés, comme dans Liberté-Oléron (2001) avec le vocabulaire des marins. Ce ne sont pas toujours les mots qu’on croit ! Le reacting process, ça n’existe pas. Ce qui est drôle, c’est qu’il faut que ça sonne juste. C’est comme le nom des villes, que j’ai inventés aussi, pour que ce soit la banlieue en général et pas une banlieue en particulier.

Quel est votre rapport aux nouvelles technologies ? Curieux, méfiant ?

Je suis très curieux mais pas forcément consommateur. (Il regarde sa montre connectée) J’avais acheté cette montre pour le besoin du scénario, et je l’ai adoptée parce qu’elle rend quand même pas mal de services. Je pensais que ça allait être un fil à la patte, alors qu’en fait je me suis dégagé de mon téléphone. Je fais partie de ceux qui ont eu le premier appareil photo numérique. Le « jeu », c’est de voir ce qui va perdurer ou non. Je me souviens que lorsque je faisais du kayak avec mon premier GPS, on me disait que c’était un gadget, et finalement je me repérais même la nuit, c’était vachement bien. Ce n’est jamais complètement négatif ni complètement positif, ça va de soi. Maintenant, on a une démarche très éclairée par rapport aux technologies, on prend en compte la consommation carbone pour fabriquer l’objet, on connaît la quantité de matériaux utilisés dans une batterie… Je considère que nous nous emprisonnons nous-mêmes avec les objets, nous nous en servons mal. Avant, on fumait une clope pour se donner de la contenance, maintenant on sort son portable. Ce sont des trucs purement humains. Des petits doudous.

Vous en avez pris conscience petit à petit ?

Oui, car quand on écrit pour le cinéma, on est tout le temps obligé de tenir compte des nouvelles techniques. Avant, il fallait que quelqu’un aille dans un bistrot pour téléphoner, maintenant il répond à un appel au milieu de la rue. Cela change l’écriture des scènes.

Comment mettre ces objets en scène ? Je pense notamment aux drones…

J’ai d’abord dessiné le drone, puis on a réussi à le fabriquer avec une imprimante 3D. C’est très chouette de l’avoir vu prendre vie. Il n’y a pas eu beaucoup de répétitions, on avait un très bon pilote de drone. Il s’était aussi entraîné pour diriger le WiBoat, cette espèce de télé qui se déplace. C’était amusant de composer avec les machines. Par exemple, dans la scène de la chenille, les acteurs suivaient vraiment la machine, elle donnait le bon timing. Les objets font quand même ce qu’on veut, c’est plus facile que d’avoir des animaux sur un plateau. Et je voulais surtout les banaliser. Je demandais aux figurants de ne pas regarder le drone qui atterrit, la voiture autonome ressemble à un fourgon, ce n’est pas designé comme dans un film de science-fiction.

Bruno Podalydès et ses drones. ©Af Brillot

Le rythme de la comédie se joue-t-il entièrement sur le tournage ?

Il se fait même dès le scénario. Je l’ai en tête à l’écriture bien que ce soit difficile à percevoir. Ensuite, c’est surtout sur le tournage. Je n’ai jamais pu tricher au montage, on ne peut pas ré-accélérer un rythme qui est donné par les acteurs dans le plan. En revanche, on re-dynamise, en enlevant la dernière réplique ou en entrant dans la scène une phrase plus tard, des petites choses extrêmement agréables à trouver.

Il y a un paradoxe dans le rythme des 2 Alfred : votre personnage est assez lent alors que le propre des nouvelles technologies, c’est d’aller de plus en plus vite.

Oui, je crois beaucoup à la résistance par le temps, ne pas mélanger vitesse et précipitation. Par exemple, je vois bien que mon frère est très occupé, il n’arrête pas, et quelqu’un me faisait remarquer que ça ne se sent pas. C’est vrai : quand il est là, il est là, il prend son temps à l’endroit où il est. Il y a des gens qui surjouent la surveillance du timing. On est multi-tableau de bord. Beaucoup de jeunes regardent des films tout en consultant leur portable, ça me sidère. Je sens qu’il y a une angoisse de ne pas être entièrement à quelque chose, de rater une info qui tombe sur les réseaux ou la remarque d’un copain sur un texto. Cet état de vigilance est épuisant.

Vous développez un rapport ludique aux choses mais vous parsemez aussi le film de touches graves, comme ce livreur essoufflé qui n’a pas une réplique et qui souffre. C’est une scène rapide qui en dit long.

Je voulais une scène sans dialogue, tout était dit dans l’essoufflement, le regard perdu. C’est mon fils Rémi qui le joue. Il le fait très bien parce qu’on peut vite surjouer ce genre de scène, paraître un peu trop essoufflé. Il m’émeut, ce type un peu perdu qui découvre à quel point on le presse. C’est assez tragique.

Vous vous nourrissez surtout de vos observations ?

Oui, ou de choses vaguement anticipées. À l’époque, je ne pensais pas qu’il y aurait autant de visioconférences. La voiture autonome n’est pas encore là, mais on sent bien les tendances. L’ubérisation est un travail à la tâche, je trouve ça terrible de voir les types se battre pour ramasser les trottinettes le soir. On est dans l’illusion d’être entrepreneur de soi-même alors que c’est un travail sans couverture, sans protection.

C’est le deuxième film que vous tournez avec Sandrine Kiberlain, après Comme un avion. Quelles propositions vous apporte-t-elle ?

Elle ajoute beaucoup. Je crois qu’un personnage, c’est moitié l’écriture, moitié l’acteur, ce qui est valable pour tous les comédiens. Dans le film, la stagiaire dit : « Tu leur mets un stage », une expression qui vient de la fille de Sandrine, que Sandrine ne comprenait pas, et moi non plus d’ailleurs. Mais c’est drôle, justement, des jeunes qui disent des trucs qu’on ne comprend pas. Ça m’a aidé de penser qu’elle avait une fille du même âge.

Les personnages que vous interprétez dans vos propres films ont des rôles de plus en plus importants. Pour quelle raison ?

Dans Comme un avion, je m’étais donné le premier rôle parce que je sentais que j’étais le mieux à même de jouer le personnage, je l’avais bien en tête. C’était pareil ici, avec cet Arcimboldo bricolo. C’est uniquement le personnage qui m’attire. Je ne me suis pas dit : « Je vais faire un film avec un rôle plus important pour moi. » Je pourrais très bien n’avoir aucun rôle dans le prochain.

Mais vous avez écrit Les 2 Alfred en pensant que vous le joueriez ?

Oui, j’avais le trio Denis, Sandrine et moi dès le début.

Dès votre enfance, étiez-vous déjà le metteur en scène et votre frère, Denis, l’acteur ?

Quand on est enfant, on ne se répartit pas les rôles de manière très claire, on jouait simplement tous les deux. Peut-être que je m’occupais plus de la technique, du magneto, ou que si on jouait aux Lego, il y en avait un qui faisait parler les personnages et l’autre qui construisait les maisons… C’est plus tard que j’ai vu que Denis allait dans la direction du jeu. Il a fait du théâtre au lycée, puis le cours Florent et le Conservatoire. Moi, mon passe-temps favori, c’est de faire des photos, des montages, des diaporamas. J’étais surtout attiré par la caméra en tant qu’outil.

Qu’avez-vous filmé la première fois que vous avez utilisé une caméra ?

J’ai fait des films de commande, mais mon tout premier film personnel s’appelle Le Dernier mouvement de l’été (1988). J’étais un homme qui pensait à ses rencontres d’été, qui fantasmait et se masturbait. Je pourrais dire que le premier objet que j’ai filmé, c’est mon zizi ! (rires) C’était le premier film pour lequel je m’engageais artistiquement, j’ai ressenti une trouille, une mise à nu – au sens propre comme au figuré. Quand je faisais des films pour Air France, je m’investissais beaucoup mais j’étais protégé par un sujet totalement extérieur à moi.

Quels sont les cinéastes qui vous ont donné envie de faire du cinéma ?

Peut-être François Truffaut, qui parlait très bien de son métier. En lisant ses correspondances, j’ai vu comment un film s’élaborait. Il rendait le cinéma pratique. Sinon, les cinéastes m’ont plutôt donné envie d’aller au cinéma que de faire des films. J’ai eu des admirations très tôt, qui m’ont donné une haute idée du cinéma sans que ce soit une envie, parce qu’ils sont tellement géniaux. Ernst Lubitsch, Howard Hawks, Billy Wilder, Frank Capra… New York-Miami (Frank Capra, 1934), je ne sais pas combien de fois je l’ai vu ! C’est stimulant de revoir leurs films car je goûte mieux à leur savoir-faire. J’ai de plus en plus un regard d’artisan, je vois les coutures, les ruses, la façon dont le rythme est donné, comment on entre dans une scène, comment on en sort. Je trouve injuste que lorsqu’on parle de comédie, on ne s’arrête pas sur le cadre, le son, l’image. Un film de Capra, c’est aussi beau qu’un Bergman.

On ne prend toujours pas assez la comédie au sérieux.

Depuis toujours. C’est peut-être européen, parce qu’aux Etats-Unis les grands cinéastes dont je parlais ont été intronisés très tôt. Ici, on considère qu’un acteur devient très bon quand il fait un film dans lequel il est grave. Coluche a été intronisé avec Tchao Pantin (Claude Berri, 1983). Dans les festivals, souvent, ce sont plutôt les films tragiques rendant compte des douleurs de la société qui sont mis en avant. Alors que les comédies en rendent compte tout autant, des douleurs de la société.

Avez-vous fait une découverte récente au cinéma ?

J’ai aimé The Father de Florian Zeller. Pour un premier film, c’est sacrément maîtrisé. Ça m’a impressionné. Il se sert de procédés qui pourraient très vite être jugés comme brillants, avec ces plans qui changent, mais ce n’est pas de la frime, il le fait toujours au service de son sujet.

Pensez-vous déjà à votre prochain film ?

Je suis en train de l’écrire. Je ne fais jamais ça, j’attends que le film sorte pour tourner la page, mais avec le confinement, j’ai eu le temps de m’y mettre.

Réalisez-vous vos films en réaction au précédent ?

J’aime que les films me dépaysent un peu du précédent. Parfois, il y a une idée qui vient de celui d’avant, mais ce n’est jamais prémédité. C’est si long de faire un film qu’il faut un bon désir au départ pour le tenir deux ou trois ans. J’adore faire un film d’époque après un film contemporain, parce qu’on retourne au rêve, à l’abstraction. Et puis après un film d’époque, je rêve de filmer le métro, la vie de tous les jours. J’aime cette alternance, passer de la ville à la campagne. Je me souviens qu’après Le Mystère de la chambre jaune (2003) et Le Parfum de la dame en noir (2005), j’étais heureux de tourner dans le RER !

Propos recueillis par Victorien Daoût le 14 juin 2021, à Paris.

Les 2 Alfred / De Bruno Podalydès / Avec Denis Podalydès, Sandrine Kiberlain, Bruno Podalydès / France / 1h32 / Sortie le 16 juin 2021.

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